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Jeudi 24 Janvier 2019

Violences sexistes : entretien avec Marie Laguerre agressée en juillet dernier à Paris



En Juillet 2018 à Paris, Marie Laguerre étudiante de 22 ans, est agressée en pleine rue par un homme à qui elle refusait ses avances à connotation sexuelle. L'homme prend la mouche et la gifle violemment. Courageuse, Marie reste debout et fixe son agresseur.

La scène filmée par une caméra de vidéo-surveillance est mise en ligne et rapidement visionnée par plus d'un million de personnes.

Des images qui ont choqué l'opinion publique et interpellé les différents responsables politiques autour de ces causes communes que sont les violences sexistes et le harcèlement de rue.

La jeune femme a porté plainte contre son agresseur et ce dernier a été condamné le 4 octobre dernier à douze mois de prison dont six mois ferme. 

Mais que devient Marie Laguerre depuis cette violente agression ? Quel est son quotidien depuis cette affaire ? Nous sommes allés à sa rencontre.
Marie Laguerre
Marie Laguerre



- Bonjour Marie Laguerre. Vous êtes connue pour être celle qui a été agressée, violemment giflée et insultée en plein Paris l’été dernier par un homme à qui vous refusiez ses avances. Une agression lâche et sexiste qui lui a valu d’être condamné à 6 mois de prison ferme. Comment allez-vous depuis ?
 
Les 6 derniers mois ont été très intenses pour moi, déjà avec l'agression, mais aussi à cause de la médiatisation, puis le cyber-harcèlement qui a suivi. Lorsqu'on est projeté de cette façon dans le monde médiatique avec une forte exposition, sans préparation ni formation, ce n'est évidemment pas simple. Aujourd'hui encore, je n'ai pas mesuré les conséquences de ces derniers événements, et je travaille à retrouver un équilibre dans ma vie, après avoir investi énormément de temps et d'énergie pour ce combat. J'ai la chance d'être entourée et soutenue, ce qui a été très important pour moi.


- Vous avez à nouveau porté plainte le 5 décembre dernier. Pourquoi et contre qui ?
 
Nous avons déposé une plainte avec mon avocate Maître Noémie Saidi-Cottier contre X pour harcèlement et menaces, suite aux nombreux messages que j'ai pu recevoir depuis que j'ai posté la vidéo de mon agression sur les réseaux sociaux. Cela me paraissait logique de porter plainte et totalement dans la continuité de mon premier combat car, que ce soit dans la rue ou sur internet, il existe une impunité des harceleurs et des agresseurs, et une banalisation des violences sexistes. Ce n'est pas normal, ce n'est pas acceptable, et il est temps d'arrêter de tolérer ces comportements sur internet. Il y a cette idée qui persiste comme quoi si une personne est exposée - qu'elle le veuille ou non - alors il y a un droit de l'insulter, de la harceler, de la lyncher sur la place publique. On peut critiquer de manière constructive, cela enrichit par ailleurs le débat, mais insulter voire menacer une personne, il ne faut jamais l'accepter. Ma plainte est donc en cela un - nouvel - acte de résistance. 


- Selon vous pourquoi subissez-vous ce cyber-harcèlement alors que vous êtes victime ?

Je pense tout simplement que beaucoup de personnes ont une haine des femmes (puisqu'en ce qui me concerne, le harcèlement est principalement sexiste), et voir que je me défends, que je ne reste pas passive, soumise, et qu'en plus j'accepte de répondre aux médias et suis donc exposée, cela réveille en eux une haine, cela les dérange. Car pour certains une femme n'est pas censée faire de vague, pas censée élever la voix, répondre, et encore moins se montrer. Malheureusement pour eux, nous en avons assez d'être traitées de la sorte et je suis convaincue que la prise de parole par les femmes sur ces violences ne fera qu'augmenter dans le futur. Je pense certes que nous sommes de plus en plus nombreux et nombreuses à s'insurger contre le sexisme, et à considérer autrui, homme ou femme, comme notre égal. Mais il faut rester très vigilant, car il y a encore beaucoup de personnes coincées dans cette vision dépassée, qui ne veulent pas considérer les femmes comme des êtres humains, comme leur égaux. Pour eux, le fait que je me défende en répondant à mon agresseur, et en plus que je continue mon combat dans les médias est absolument inacceptable, je ne pense d'ailleurs même pas qu'ils me considèrent comme la victime. Pour certains, c'est mon agresseur la victime. J'ai reçu par exemple des messages d'hommes me disant qu'ils étaient les vraies victimes car agressés par les femmes qui s'habillaient court, ou encore que les femmes qui refusent leurs avances sont violentes envers eux car elles font baisser leur estime. On me conseille souvent d'ignorer ces messages, j'estime qu'il ne faut pas fermer les yeux sur l’existence de cette mentalité dangereuse pour les femmes.


- A propos de ce ciber-harcèlement, quels types de messages recevez-vous ? Est-ce essentiellement masculin et sous anonymat ?
 
Certains m'ont accusée d'être un complot, une actrice engagée par le gouvernement pour passer leur loi, d'avoir inventé cette histoire pour "faire le buzz". Cela montre à quel point certaines personnes refusent de voir la vérité en face et à quel point le harcèlement et la violence de manière générale subie par les femmes est fréquente. On m'a également insultée en disant que je l'avais mérité car "habillée comme une prostituée" - ce qui n'a évidemment aucun sens puisque les prostituées ne méritent pas de subir une quelconque violence, ni aucune femme qu'elle soit nue, en tenue sexy ou couverte -, que j'aurais du réagir autrement, que j'aurais du l'ignorer, que je le méritais, ou alors que je mens puisque je suis trop moche pour être draguée - là encore, réflexion intéressante où les femmes sont encore et toujours ramenées à leur physique et qui montre bien que ces personnes n'ont rien compris puisqu'il ne s'agit à aucun moment de drague, mais bien de domination, sinon on ne risquerait pas le viol ou la mort en refusant les avances de certains hommes. Ces messages débordaient de haine envers moi, avec un besoin de me faire du mal, de me rabaisser. Je pense que cela a dérangé ces misogynes de voir une femme aller jusqu'au bout et dénoncer ce qu'ils ne veulent pas voir. J'ai également reçu énormément d'insultes sexistes classiques du type "salope, connasse, pute" etc, ainsi que des menaces de viol, de mort, répétées jusqu'à ce que je bloque les auteurs.

La majorité des messages était masculine et anonyme. Il y avait cependant quelques personnes qui ne se cachaient absolument pas et assumaient leur identité, donnant même leur métier, et assumant donc leurs insultes et remarques totalement misogynes. Il semblerait que pour eux, ce soit normal de traiter les femmes avec mépris.

Quant aux femmes qui m'ont harcelée, ça ne m'a pas tellement étonnée car beaucoup de femmes ont intégré le sexisme, et peuvent être très violentes. C'est évidemment malheureux.


- Avez-vous reçu le soutien d’associations, personnalités ou bien celui de Marlène Schiappa secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes ?
 
Oui, énormément de personnes m'ont soutenue et me soutiennent encore. Tout d'abord, un grand nombre de personnes, de tout horizon, m'ont envoyée de très touchants messages de soutien sur les réseaux sociaux. Cela a été très important pour moi et m'a beaucoup aidée. Le cabinet de Marlène Schiappa m'a rapidement contactée et j'ai pu la rencontrer, ainsi que de nombreuses personnes ou associations féministes très engagées et très inspirantes. J'ai également reçu le soutien de Anne Hidalgo et ai rencontré Hélène Bidard, adjointe à la Maire en charge de l'égalité femmes-hommes, dont j'admire l'engagement pour cette cause.


- Selon vous quelles seraient les solutions qui mettraient un terme au ciber-harcèlement ou du moins le faire baisser ?
 
Si on parle du cyber-harcèlement qui vise les femmes, c'est en éradiquant le sexisme et le système patriarcal dans lequel nous vivons que toutes ses expressions, y compris le cyber-harcèlement, disparaîtront. De manière générale, je pense que la prévention est nécessaire, en inculquant des valeurs fortes d'empathie dès le plus jeune âge par exemple (comme c'est le cas au Danemark), mais également la répression en appliquant les lois et punissant les harceleurs, qui jouissent d'une impunité, se pensant protégés par leur écran. Je pense également que les réseaux sociaux ont une responsabilité, et doivent améliorer leur algorithme qui contient des failles. Par exemple, il n'est pas rare de voir des comptes Facebook violents ou incitant à la haine "protégés" - ou du moins, pas bloqués - mais à l'inverse, des militantes féministes sont victimes de signalements en masse qui mènent au blocage de leurs comptes, sans vraie vérification humaine derrière. C'est ce qui m'est arrivée 4 fois sur Facebook, alors que mes publications n'incitaient aucunement à la haine, mais au contraire se positionnaient contre toute forme de violence. En parallèle, le harcèlement, les insultes, les menaces fusent sur ces réseaux sociaux, et pas grand chose n'est fait à ma connaissance. En tout cas, ça ne m'a pas empêché de les subir et je n'ai pas eu l'impression d'être protégée.Je suis loin d'être la seule.

Les réseaux sociaux doivent donc prendre des mesures pour protéger leurs utilisateurs, mais j'aimerais surtout voir une société composée de citoyens et de citoyennes qui se responsabilisent et sont capables de réaliser qu'on n'insulte et qu'on ne menace pas des gens sur internet, que ces comportements sont graves et violents, qu'ils peuvent mener parfois jusqu’au suicide, comme ça a été le cas notamment pour des jeunes adolescent-e-s voire enfants.


- Avez-vous des projets pour ce nouveau combat contre le ciber-harcèlement : création d’une association, collectif, organisation de manifestations ou autre ?

Pour l'instant, je profite de l'attente de ma plainte pour me reposer et prendre du recul, bien nécessaire après les derniers mois, tout étant allé très vite. Je souhaite évidemment continuer à m'engager, mais je ne souhaite pas prendre de décisions à la va-vite, un projet durable et pertinent doit être réfléchi avec du temps. L'heure est donc au repos et à la réflexion. Je dois aussi me concentrer sur mes études qui ont été chamboulées par les derniers événements. 


- Enfin, avez-vous un message à passer à vos harceleurs avant procès ?
 
Je suis profondément convaincue que la violence entraîne la violence. Chaque personne violente a une histoire, ça n'excuse absolument en rien ces comportements, mais je ne peux que leur souhaiter une vraie prise de conscience sur leur violence et leur souffrance. Le temps est à la responsabilisation de leurs actes et à l'apprentissage du respect d'autrui.

Merci Marie Laguerre.

Propos recueillis par Les Répliques
 
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