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Mardi 12 Décembre 2017

Trump et l’Iran : vers l’embrasement du Moyen-Orient

Par Brahim Oumansour.



Trump n’avait cessé durant sa campagne de critiquer l'interventionnisme des États-Unis. Pourtant, depuis son élection, il multiplie les déclarations et les actes qui révèlent la mise en place d’une politique étrangère agressive et militariste qui n’hésiterait pas à plonger les États-Unis, et le monde avec eux, dans une guerre contre l'Iran dont les conséquences seraient désastreuses.


Lors de sa visite au Moyen-Orient le mois de mai dernier, Trump s’est engagé à apporter son soutien à l’Arabie Saoudite et a réitéré sa promesse à Israël de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem. Dans le discours prononcé le 21 mai 2017 à Riyad, Donald Trump révélait sans ambiguïté sa vision du Moyen-Orient et la nouvelle politique américaine dans la région. Il offrait aux Musulmans un message « d’amitié, d’espoir et d’amour », demandait aux dirigeants des pays musulmans d’éradiquer l’extrémisme, et saluait leurs efforts dans le combat contre le terrorisme. En revanche, il demandait à ces mêmes dirigeants « d’isoler l’Iran » qu’il qualifiait d’incarnation du « Mal ». Ce discours arrivait aussi après les frappes américaines contre la base aérienne du régime syrien du mois d’avril dernier en réaction à l’attaque à l’arme chimique de Khan Cheikhoun. Trump ira-t-il jusqu’à une intervention militaire contre l’Iran ? Nous allons montrer comment des alliances internes aux États-Unis (entre conservateurs nationalistes et néoconservateurs) et internationales (États-Unis, Israël et Arabie Saoudite) ainsi que certaines évolutions géopolitiques risquent de déclencher une guerre entre Washington et Téhéran et de conduire ainsi vers l’embrasement du Moyen-Orient.
         
Rappelons qu’avec le slogan « l’Amérique d’abord » qui avait dominé sa campagne électorale, Trump avait sévèrement critiqué l’interventionnisme américain au Moyen-Orient et avait promis de mettre fin aux « guerres stupides » qui coûtent cher au contribuable, pour se focaliser sur le redressement de l’économie et la politique intérieure du pays. Sa rhétorique de campagne était ainsi « isolationniste » au point d’inquiéter son propre clan parmi les républicains néoconservateurs dont certains, comme Robert Kagan et William Kristol, avaient fait le choix de soutenir Hilary Clintoni. Le Gouvernement Trump se posait ainsi en rupture avec les deux administrations précédentes, celles de George W. Bush et de Barack Obama. Sur le plan discursif, le président américain rompait clairement avec la rhétorique wilsonienne qui fait de l’Amérique le défenseur de la démocratie dans le monde. Devant une cinquantaine de dirigeants de pays arabes et musulmans majoritairement autocrates, Trump rassurait en déclarant :

"Nous ne sommes pas ici pour faire la leçon, nous ne sommes pas ici pour dire à d’autres peuples comment vivre, qui être ou comment pratiquer la religion. Nous sommes plutôt là pour proposer un partenariat basé sur des intérêts communs et les valeurs - pour envisager un meilleur avenir pour nous tous."
 



Ainsi, Trump indiquait vouloir suivre une politique nationaliste et réaliste plus axée sur les problèmes internes du pays et moins engagée sur la scène internationale à l’opposé, expliquait-il, de l’activisme messianique de son prédécesseur. Il défendrait ainsi une politique centrée sur un partenariat fondé sur l’intérêt économique et sécuritaire, loin de la « perturbation radicale » et de « l’idéologie inflexible » de ses prédécesseurs. Pourtant, le réalisme politique de l’Administration Trump est loin d’être isolationniste. Au-delà des discours, plusieurs facteurs géostratégiques et intérieurs orientent l’Administration Trump vers une politique étrangère agressive et interventionniste conduisant ainsi à une guerre contre l’Iran, voire contre la Corée du Nord. Il importe de souligner qu’un tel revirement n’est pas inédit chez les présidents américains. Rappelons que George W. Bush, parmi d'autres, avait fait une campagne anti-interventionniste lors des présidentielles de 2000.
         
En effet, sa politique moyen-orientale est loin d’apporter un message de paix sur le plan géostratégique. Le choix du Moyen-Orient pour un premier déplacement à l’étranger représente déjà un signe annonciateur de défiance vis-à-vis des autres puissances, principalement la Russie et la Chine. Trump affiche aussi une stratégie en nette rupture avec la stratégie du « Pivot vers l’Asie » de son prédécesseur, en renforçant le poids stratégique du Moyen-Orient dans la politique étrangère de Washington. Le réalisme affiché du discours de Trump envers le monde musulman n’est en réalité pas différent de l’approche que défendent certains néoconservateurs comme l’ancien Vice-Président Dick Cheney et l’ancien Secrétaire adjoint à la Défense sous la présidence Bush, Paul Wolfowitz – ce dernier fut le principal architecte de la guerre en Irak. Dans ses mémoires, In My Time, Cheney assume entièrement son opposition à l’idée selon laquelle la démocratie et la promotion des libertés et des droits civiques seraient un moyen de lutte contre le terrorisme. Selon lui, limiter les droits de l’homme serait même nécessaire pour prévenir et lutter contre la menace terroriste.
         
En saluant les efforts de la coalition que dirige l’Arabie Saoudite dans la lutte contre le terrorisme, Trump donne le feu vert à la monarchie saoudienne pour poursuivre son offensive visant à contenir, avec ses alliés, l’influence de l’Iran et celle de la Russie dans la région - une offensive qui a commencé par l’intervention militaire contre les Houthis au Yémen et le soutien de l’opposition syrienne. Comme promis lors de sa campagne électorale, la stratégie de Trump vise à mettre fin aux accords sur le nucléaire iranien signés avec le Président Obama. Ce dernier était favorable à un rapprochement avec l’Iran pour un rééquilibrage de la politique américaine au Moyen-Orient qui s’inscrivait dans la diplomatie multilatérale visant à redresser le leadership américain et redorer l’image de la diplomatie américaine ternie sous l’Administration Bush. La décision d'Obama avait suscité l'indignation d'Israël qui a menacé de bombarder des sites stratégiques iraniens.
 



Le nouveau président, en revanche, choisit de s’aligner sur le camp sunnite que dirige l’Arabie Saoudite contre l’Iran et ses alliés : le président syrien, le Hezbollah et le Hamas. Au-delà des bénéfices générés par les contrats signés avec Riyad - environ 380 milliards de dollars, dont 110 milliards destinées à l’achat d’armes - l’approvisionnement en armes et en équipement de l’Arabie Saoudite s’inscrit dans la politique américaine traditionnelle dont les mobiles fondamentaux restent les mêmes depuis plusieurs décennies, à savoir : renforcer la sécurité nationale et celle d’Israël, protéger l’acheminement des ressources pétrolières par l’endiguement de l’influence russe et empêcher qu’une puissance régionale puisse contrôler les ressources énergétiques de la région.
         
Mais le discours qualifiant l’Iran de menace pour la stabilité régionale va au-delà de la simple rhétorique.Il s’inscrit au contraire dans un projet ancien qui vise à remodeler le Moyen-Orient par le changement de gouvernements dans certains pays « ennemis » considérés comme une menace pour les intérêts des États-Unis et leurs alliés dans la région, dont Israël et l’Arabie Saoudite. La rivalité entre les États-Unis et l’Iran remonte à la révolution islamique de 1979 et la prise d’otages des diplomates américains. En outre, si l’animosité américaine envers Téhéran persiste, c’est en grande partie à cause de la menace que ce pays représente aux yeux des alliés de Washington. Le discours de Trump suit ainsi la ligne dure et interventionniste que soutiennent les néoconservateurs, certains lobbies pro-israéliens et saoudiens aux États-Unis qui promeuvent une politique militariste. Les néoconservateurs militent depuis longtemps en faveur d’un projet visant à redessiner le Moyen-Orient en faisant tomber les régimes hostiles aux États-Unis et à ses alliés, par la force si nécessaire.
         
En effet, l’Iran et la Syrie étaient déjà dans le collimateur américain, mais jusqu’en 2003, l’Irak constituait une menace bien plus importante. Une fois Saddam éliminé, le discours des néoconservateurs s’est ré-orienté vers l’Iran et la Syrie qu’ils qualifient de menace, incitant Washington à durcir le ton et à agir contre ces deux pays. Les néoconservateurs combinent leurs efforts avec ceux des Israéliens et les monarchies du Golfe pour diaboliser les deux pays. Norman Podhoretz, l’autre chantre du mouvement néoconservateur et pro-israélien, a soutenu l’élection de Trump pour ses positions sur le Moyen-Orient. Il avait même fait campagne pendant la Présidence Bush en faveur d’une action militaire contre l’Iran et un changement de régime par la force, comme le prônait de manière explicite son article « The Case for Bombing Iran », publié dans Commentaryet le Wall Street Journal en 2007. En 2010, Kagan également expliquait que le renversement du régime iranien était la meilleure solution qu’Obama pouvait trouver pour « instaurer la paix dans le monde ».
 



Le Congrès, à son tour, est majoritairement anti-iranien et n’est pas favorable au processus de négociation avec Téhéran sur le dossier nucléaire, notamment depuis que les Républicains ont obtenu la majorité des sièges dans les deux chambres. En juillet, le Sénateur Ted Cruz interpellait la Maison Blanche pour que le Président prenne des mesures contre l’Iran, expliquant que l’Accord sur le nucléaire iranien était une erreur car, selon lui, il permettrait à Téhéran de poursuivre son projet de développement de l’arme nucléairevi. Pourtant, selon certains experts, l’Iran a non seulement respecté l’accord, mais il ne constitue nullement une menace réelle pour les États-Unis. Selon un rapport de Jim Walsh, expert en sécurité internationale et spécialiste de l’Iran, ce dernier ne représente une menace ni pour les États-Unis, ni pour ses voisins. Il considère que, concernant le dossier nucléaire iranien et la politique étrangère de Téhéran, tout ceci est exagéré. Walsh défend aussi l’idée selon laquelle l’accord sur le nucléaire permet un meilleur contrôle et la surveillance du projet nucléaire iranien.
        
Le Secrétaired’État, Rex Tillerson, reconnaît le fait que l’Iran a respecté l’accord sur le nucléaire, mais il considère que la levée des sanctions constituerait un risque pour les États-Unis. Comme l’opinion internationale est majoritairement favorable à la levée des sanctions contre l’Iran et à la normalisation des relations avec Téhéran, la Maison Blanche a trouvé un meilleur prétexte : celui d’accuser l’Iran de soutenir le terrorisme. Ainsi, l’Administration Trump tente de revoir l’accord sur le nucléaire iranien, non sur la base de la violation par Téhéran de son engagement en faveur de la non-prolifération de l’arme nucléaire, mais en l’accusant de financer le terrorisme, ce qui constitue, selon l’Administration Trump, une menace pour la sécurité des États-Unis, d’Israël et la stabilité de la région.
         
Cette campagne de diabolisation de l’Iran que mène la Maison Blanche s’inscrit dans le soutien qu’elle apporte aux deux alliés de la région, Israël et l’Arabie Saoudite, qui considèrent l’Iran comme une menace existentielle, ainsi que pour leurs intérêts stratégiques et économiques. Le rapprochement entre l’Arabie Saoudite et Israël face à l’ennemi commun constitue une aubaine pour Trump : il l’autoriserait à imposer un dénouement au conflit israélo-palestinien, là où tous ses prédécesseurs ont échoué. Transférer l’ambassade américaine à Jérusalem lui permet de satisfaire sa base parmi les sionistes et les évangélistes pro-israéliens, y compris au sein du Congrès. Selon un article du quotidien britannique, The Guardian, les Sénateurs républicains, Ted Cruz, Marco Rubio et Dean Heller, avaient proposé, dès le premier jour de la nouvelle session du Congrès, une résolution (The Jerusalem and Embassy Recognition Act) qui déclare Jérusalem capitale d’Israël. La désignation de David Friedman comme ambassadeur des États-Unis en Israël va dans ce sens, comme le rappelle l’article, car Friedman partage cette position.



Cette décision unilatérale fait partie de la politique de défiance vis-à-vis des instances internationales que Trump a engagée depuis son élection. Elle résulte aussi du retour du hard power promu par l’intervention militaire russe en Syrie pour soutenir le régime de Bachar. Trump jette ainsi de l’huile sur le feu et prend le risque d’embraser toute la région. Elle met fin au processus de paix déjà très fragile et signe la mort politique du dirigeant palestinien, Mahmoud Abbas, et sa politique de réconciliation avec Israël. La décision du transfert de l’ambassade, qui signe la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël, est reçue comme une provocation de trop qui pourrait engendrer une Intifada générale dans le monde musulman. L’escalade de la violence entre palestiniens et israéliens pourrait gagner d’autres pays engendrant des tensions intercommunautaires, y compris dans des pays européens.
       
Sur le plan diplomatique, les frictions entre l’Arabie Saoudite et le Qatar risquent de s’aggraver et de s’élargir à d’autres États comme la Turquie et l’Égypte, induisant un rapprochement de ces derniers avec l’Iran. De plus, l’Iran, principal soutien du Hamas palestinien et du Hezbollah, ne restera pas sans réaction en cas de déclenchement de nouveaux conflits entre l’armée israélienne et ces deux mouvements. Si, aujourd’hui, ni l’armée américaine, ni la CIA ne souhaitent entreprendre une nouvelle guerre, encore moins avec l’Iran, un conflit régional direct entre ce dernier et ses adversaires régionaux, Arabie Saoudite et Israël, permettrait à Trump d’obtenir le feu vert pour déclencher sa guerre contre Téhéran. Les différents scandales qui fragilisent Trump, à leur tour, encouragent la Maison Blanche à prendre le risque d’une guerre pour forcer un consensus autour du président. L’Europe, qui devrait jouer un rôle important pour l’apaisement des tensions, est incapable aujourd’hui de mettre en œuvre une politique commune face à la crise. Ce qui rend probable également une confrontation musclée entre Washington et Moscou. Enfin, l’obsession saoudienne de contenir l’Iran et son rapprochement avec Israël risquerait, paradoxalement, d’accentuer la crise politique interne qui menace l’Arabie Saoudite et d’affaiblir son influence dans la région en faveur de son rival iranien.

Brahim Oumansour
Consultant-Analyste en Géopolitique et Sécurité internationale 
 







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