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Mercredi 21 Novembre 2018

Tensions et échauffourées à la Réunion suite au mouvement des gilets jaunes : témoignage



Le mouvement des gilets jaunes suivi partout en France métropolitaine l'est également dans les territoires d'outre-mer, en particulier à l'île de la Réunion où la situation sur place est de plus en plus tendue.

Vie chère, hausse des carburants et mépris de la classe politique, les habitants de l'île sont exaspérés, particulièrement remontés contre le pouvoir dirigeant. Des réunionnais qui font face à un cinquième jour de blocage après une nouvelle nuit de violences urbaines et ce malgré un couvre-feu décrété par le préfet de 21h à 6h pour 14 des 24 communes de l’île.

Ce mercredi, écoles, collèges, lycées et universités sont fermés. Certaines administrations sont paralysés et l’aéroport fermera à 16h. 

Témoignage exclusif de Romain G. habitant de la commune de L'Etang salé pour Les Répliques :


Pouvez-vous nous décrire la situation sur place ?
 
Le mouvement des gilets jaunes est très suivi la Réunion. Depuis samedi le mot d'ordre est le blocage national : tous les grands axes de l'île, ainsi que les points de passage stratégiques sont presque totalement bloqués. Lundi soir les esprits se sont échauffés, les casseurs profitent évidemment de la situation : pillages de magasins, départs de feux etc, et cela va recommencer. Il faut comprendre qu'avec une pyramide sociale proche d'un pays du tiers monde (quelques riches...très riches, une classe moyenne fragile, et beaucoup de pauvres... très pauvres !), un coût de la vie très élevé (certains produits alimentaires culminent à +37% par rapport à la métropole !), un taux de chômage global de 23%, de presque 50% chez les jeunes, et 40% de la population vivant sous le seuil de pauvreté, les tensions et frustrations sont nombreuses. L'exaspération est totale ! Et avec les demandes de solutions qui ne viennent pas depuis des années, un rien met le feu aux poudres ! Tous les transports en commun sont stoppés, les écoles, stations services, magasins et centres commerciaux sont fermés, l'économie est stoppée !

Comment le mouvement est-il perçu par la population réuionnaise ?
 
La population sur place est forcément divisée : la plupart des gens soutiennent le principe d'un mouvement citoyen mais se sentent pris à la gorge entre un quotidien déjà difficile et un mouvement qui semble parti pour s'inscrire dans la durée et se durcir. Tout le monde condamne les débordements des casseurs et pilleurs qui sévissent la nuit. Les manifestants laissent passer sans poser de questions les véhicules d'urgence, médicaux, les personnes âgées, les personnes avec enfants en bas-age, et filtrent très fortement les autres véhicules, ce qui amène à des situations parfois électriques. Sur les barrages il n'y a pas de tension ethnique. Créoles et Zoreys (métropolitains vivant sur l'île) se serrant les coudes, partageant grillades et rafraîchissements et jouant du maloya (la musique traditionnelle locale issue des anciens esclaves, fortement revendicative). Tout le monde comprend bien qu'il s'agit d'une lutte de classes et non ethnique, mais comme pour tout mouvement social de cette ampleur, les critiques de "prise d'otage de la population" fusent dans les médias et réseaux sociaux. Les gens préféreraient que les gilets jaunes bloquent la préfecture, le conseil régional etc, mais ces institutions sont ultra protégées et ne peuvent être approchées.

Avez-vous l'impression d'être entendu par le gouvernement ?
 
Pas du tout ! Le préfet et la ministre des outres mers ont mis 4 jours pour sortir de leur mutisme. Leur seule réponse a été d'imposer à partir de mardi soir un couvre feu sur presque toute l'île (de 21h à 6h du matin) et on fait venir en renfort quelques 200 gendarmes mobiles en provenance de Mayotte. D'autres renforts de métropole sont apparemment prévus d'ici quelques jours. Mais mis à part une réponse nécessaire face aux débordements des émeutiers, aucune réponse sur les problèmes structurels de chômage, de précarité ou de vie chère n'a été avancée. Comme à chaque fois on traite les symptômes mais jamais les causes de la maladie.

La situation est-elle tendue entre les gilets jaunes et les forces de l'ordre (hors émeutiers)?
 
Jusqu'à aujourd'hui (mardi) seule la gendarmerie était présente sur les barrages, et l'ambiance était plutôt bonne. Ils surveillaient simplement qu'il n'y ait pas de débordements. On leur proposait même de boire une bière avec nous ou partager un repas. Mais, de l'aveux même d'un gendarme cet après-midi, le mot d'ordre est de ne plus laisser les barrages se mettre en place. Les CRS et gendarmes mobiles ont à priori l'ordre de dégager les manifestants par tous les moyens à partir de demain. Tentative d'esbroufe du gouvernement ou réelle volonté de casser le mouvement ? Nous le saurons rapidement. Mais un premier barrage (pourtant pacifique et familiale) a déjà été dispersé sans grand ménagement cet après midi. Je crains le pire pour les jours à venir car les manifestants les plus déterminés m'ont déjà confiés être prêts à en découdre avec les forces de l'ordre : "si ils chargent nous ne bougeront pas d'un mètre !" m'ont dit certains manifestants. "De toute façon je n'ai plus rien, je n'ai plus rien à perdre !", m'a dit un autre.

Enfin, outre la hausse des carburants (origine du mouvement des gilets jaunes) que revendiquez-vous d'autre à la Réunion ?
 
Un peu comme en métropole, l'augmentation irraisonnée du coût des carburants a été le déclencheur. Surtout que nous sommes tributaires de la politique du "tout voiture" avec l'arrêt du projet Tram-Train et un réseau de transports en communs quasi inexistant. Mais c'est un ras le bol général que nous ressentons ici : le chômage de masse, les fortes inégalités sociales, le coût de la vie qui est juste délirant et une économie réelle en berne depuis la tristement célèbre "crise requin" qui s'enlise. On a le sentiment d'être des citoyens de seconde zone uniquement sollicités et choyés en période d'élection (puis plus rien !) par une classe politique locale corrompue, inefficace et mafieuse. Je crois que ce que les réunionnais attendent le plus c'est d'être enfin écoutés et compris dans leurs souffrances et leurs difficultés au quotidien. Que l'exploitation post-coloniale cesse enfin et que l'on soit traités comme de "vrais français".

Mesdames et messieurs les politiques, La Réunion se meurt à petit feu, ouvrez les yeux et prenez les mesures de justice sociale que nous attendons depuis trop longtemps avant qu'il ne soit trop tard ! Nous sommes à un tournant de l'histoire de  l'île. C'est maintenant ou jamais !

Propos recueillis par Les Répliques 

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