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Lundi 3 Décembre 2018

Sabrina Ali Benali : La révolte d'une interne - Interview



Ancienne interne des hôpitaux de Paris, Sabrina Ali Benali est actuellement médecin remplaçante dans une association de permanence de soins 24h/24 : Les urgences médicales de Paris.

Elle est particulièrement engagée sur les questions de santé "pour la défense des conditions de travail des personnels soignants et surtout d'un accueil digne et humain des patients".

Elle publie aux éditions Cherche Midi Editeurs La révolte d'une interne : santé, hôpital, état d'urgence, préfacé par le Docteur Christophe Prudhomme médecin urgentiste.

Sabrina Ali Benali connue du grand public pour sa vidéo virale sur la sitaution d'urgence à l'hôpital public, visionnée 12 millions de fois sur Facebook en janvier 2017, a accepté de répondre à nos questions.
Sabrina Ali Benali
Sabrina Ali Benali


Bonjour Sabrina Ali Benali, depuis plus d’un an vous tirez la sonnette d’alarme sur les conditions de travail à l’hôpital. Que se passe t-il exactement ?

L'hôpital souffre depuis 3 décennies des politiques néolibérales qui ont été mises en place, pas seulement à l'hôpital mais dans tous les secteurs de la santé. Il est évidemment difficile de décrire en quelques lignes l'immensité de ce que représentent ces politiques publiques. 

Ces politiques se résument à considérer la santé comme une marchandise et l'hôpital comme une entreprise. Cela a eu pour conséquence d'abord la perte de sens des missions des personnels de soins puisque l'on considère ces agents administratifs et soignants comme des robots. Ainsi, on nous impose le Lean Management, c'est à dire la flexibilité, la polyvalence, la rentabilité, l'efficience. Or, lorsqu'il s'agit de soins, de vies humaines, ces méthodes sont inadaptées, si tant est qu’elles le soient dans d’autres domaines. 

Comment mesure-t-on la rentabilité d'avoir rassuré une personne avant son opération ? Ce sont des choses qui ne se mesurent pas. Ce qu’on mesure c’est la T2A, la « tarification à l'acte ». Ainsi, on voit nos services être rémunérés selon leur « activité » mesurée à partir d’indicateurs techniques. La T2A a été un bouleversement aussi bien idéologique qu'économique à l'hôpital. On a poussé les soignants dans leurs services à faire le plus d'actes possible pour maintenir une activité de soins efficace. 

Concrètement, un service reçoit un budget à la hauteur de son activité. Chaque pathologie, chaque perfusion, chaque acte qui est fait sur un patient à l'hôpital a un code-barres. Le prix d’un séjour hospitalier correspond à la somme des actes effectués pour ce patient dans ce laps de temps . On mesure donc l’activité d’un service à l’addition des forfaits d’hospitalisation pour chaque séjour. 
 
A partir de ces chiffres, on estime que vous faites, ou non, assez d’activité pour maintenir vos effectifs.  Donc, pour garder des effectifs, garder des lits, garder des infirmier(e)s, aides soignants, des brancardiers, il faut qu'un service puisse justifier que son activité est assez grande. 

Voilà comment arrive la course à l'activité. Cela va de paire avec la politique des caisses vides puisqu'en mars de chaque année, la valeur de chaque acte diminue de 10% par an depuis 2006. On doit donc faire toujours plus d'actes ne serait-ce que pour maintenir une activité constante. Le manque de moyen est un corrolaire du système puisque les services n’ont pas les moyens d’investir et les hopitaux sont constamment endéttés. Ils économisent en compressant sur le personnel hospitalier, variable d’ajustement.
 
In fine, ceci est dangereux pour les patients et pour le personnel soignant. La morbi mortalité  des patients augmente avec le retard de prise en charge lié à l’attente aux Urgences, avec le  nombre de patients supplémentaires en charge pour un soignant etc…
Chez les soignants, l’épidémie de burn-out, de dépression, d'anxiété etc fait rage. Nombreux sont ceux qui ont malheureusement tenté de mettre fin à leurs jours et d’autres se sont suicidés. C'est le cas de beaucoup de collègues ces dernières années. 

La situation a t-elle évolué depuis l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron et la nomination d’Agnès Buzyn comme ministre de la Santé ?

Oui la situation a évolué, elle est pire. Par contre, est-ce que la situation de prise en compte a évolué ? Celle-là, non, bien sûr. Est-ce que la santé des patients se dégrade ? Oui. Depuis le début de l'année, on a déjà eu six patients comptabilisés décédés dans les couloirs des urgences avant même d'avoir pu bénéficier d'une consultation. 

Pour la première fois dans l'histoire de ce pays les quatre fédérations hospitalières, ont appelé le ministère de la Santé à lever l’étau financier qui pesait sur les urgences. Donc on voit bien que la situation est de plus en plus dramatique. On a plus de 150 à 200 mouvements contestataires sur tout le territoire dans les établissements de santé. 

Donc oui la situation a évolué pour être pire. Le nouveau gouvernement n'a fait que de continuer sur la même voie pratiquant une politique néo-libérale, déjà pratiquée sous Sarkozy et Hollande. Tous ces politiques sont des gens qui font semblants d'avoir des divergences lors des débats télé mais qui pratiquent la même politique une fois au pouvoir. 

On aurait pu espérer que la ministre de la Santé Mme Buzyn soit un peu plus près du réel, malheureusement la déception est grande puisque cette dame continue à défendre les intérêts de sa classe, des grands laboratoires pharmaceutiques, des mutuelles et assurances au détriment du plus grand nombre. Mme Buzyn nous impose une vision purement techniciste de la santé : doublement de la chirurgie ambulatoire, soigner toujours plus vite, réduire la dette. J'aurais préféré que son objectif soit que ses concitoyens et tous ceux qui sont sous sa tutelle soient en meilleure santé.  

On peut donc regretter la différence d'objectif de ces gens-là et le fossé immense qu'il y a entre leurs tableaux et nos vies. 

En tant que médecin, militante et porte-parole du personnel hospitalier quelles sont vos revendications ?

Je n'ai pas la prétention d'être la porte-parole de qui que ce soit en dehors de ceux qui se reconnaissent dans mon message. 

Les revendications que je reprends notamment dans le livre, sont celles portées par tous les syndicats, les usagers et les associations de professionnels de santé. 

Ces revendications sont d'abord d'arrêter l’asphyxie financiers qui pèse sur les établissements de santé afin qu'on puisse à nouveau respirer et travailler dans des conditions correctes.  

C'est aussi la sortie du tout T2A et des politiques de l'hôpital entreprise pour redonner aux hôpitaux et personnels de santé leur mission de soins. Il faut des états généraux de la santé pour rétablir une démocratie sanitaire. 

Enfin bien sûr, il y a la revendication du 100% sécurité sociale et de manière plus générale l'instauration des sciences sociales et de la relation à l'humain au sein des études médicales. Il faut réinventer les études de médecine, d'infirmier, toutes les études de soin pour redonner la place que doit avoir le patient.

Vous avez sorti un livre le 25 octobre 2018 : « La révolte d’une interne » aux éditions du Cherche Midi. Pourquoi ce livre ? Votre « révolte » était donc tellement forte que vous ayez ressenti ce besoin d’écrire ?

Pour être tout à fait honnête ce sont d'abord plusieurs maisons d'éditions qui m'ont contactée, trouvant mon propos intéressant dans la vidéo. J'ai réfléchi à cette idée du livre. A l'époque, j'avais été quand assez perturbée par cette affaire de diffamation par Patrick Cohen sur France Inter. Il m'a fallu un petit moment pour digérer tout ça et surtout être sûre que j'aurais le courage de continuer à m'exposer publiquement avec les conséquences que ça peut avoir. 

Et puis autour de moi, on m'a fait savoir que la méthode que l'on retrouvait à la fois dans mes posts et mes vidéos était efficace et que cela permettait aux gens de comprendre assez facilement les mécanismes à l'œuvre. 

Me rendant donc compte qu'il y avait un véritable déficit de compréhension des politiques qui nous ont menés à cette situation, il m'a semblé nécessaire de donner aux gens les outils de la révolte. Aujourd'hui, plein de monde, les soignants, les patients, sentent que dans tous les secteurs de la santé, ça se passe mal. Sauf que quand vous n'avez pas les outils pour lutter, c'est très difficile. Lutter contre quoi, contre qui, comment ? Le livre a d'abord l'objectif de répondre à ces questions. 

Ensuite, un ouvrage permet d'aller beaucoup plus loin qu'une vidéo. On ne peut pas tout aborder dans une vidéo. Il me paraissait par exemple important de traiter du tabou des atteintes psychiatriques et somatiques des médecins comme l'anxiété, la dépression etc. J'ai été moi-même victime et j'en parle longuement. Ce sont des sujets que je ne m'imaginais pas traiter en vidéo. C'est le deuxième objectif de ce livre. 

Le troisième objectif est de faire savoir aux gens ce qu'il se passe réellement à l'hôpital. Et comme tous ces gens sont de potentiels patients, il me paraissait essentiel de révéler au plus grand nombre ce qu'il s'y passe : temps d'attente, manque de matériels, de personnels etc. 

Le quatrième et dernier objectif a pour but de témoigner pour tous ceux qui gardent le silence. C'est la raison pour laquelle j'ai tenu aussi à publier les témoignages de différents autres soignants pour qu'ils aient eux aussi la parole. 

Comment le livre a t-il été perçu par le personnel hospitalier ? Et les Français en général ? Quels ont été les premiers retours ?

Pour l'instant les retours sont surtout très émouvants, parfois même difficiles. Avant-hier, une jeune femme m’a demandé de signer le livre en hommage à son frère, ancien personnel de l'APHP, qui s’est suicidé. On voit là, à quel point cet ouvrage vient faire écho à une détresse qui restée silencieuse. 

Pour beaucoup, le livre leur redonne du courage. Le fait d'avoir une voix qui porte tout ce qu'ils n'arrivent pas à exprimer leur donne l'espérance d'être enfin entendus. 

Je suis très honorée de tout ça, mais je pense surtout qu'il faudrait qu'on arrive à se mettre tous ensemble en mouvement. Je ne crois pas en l'action isolée d'un(e) porte-parole. 

Mais en tout cas les premiers retours sont très bons. Les gens me disent : « grâce à vous, je comprends maintenant quels choix politiques nous ont amenés là, avant je ne comprenais pas ». Cela me réjouit car l'objectif n'était pas d'être lue seulement par des gens déjà convaincus.  

Certaines personnes sont aussi touchées par le fait que je me sois dévoilée personnellement. Voilà, les retours sont très positifs et j'en suis évidemment très heureuse. 

Pensez-vous ou espérez-vous qu’il fasse écho au sein du gouvernement ou même aux oreilles d’Emmanuel Macron ?

Écho ? Probablement. On l'a envoyé au ministère de la Santé en proposant à Mme Buzyn un débat. Elle n'a bien sûr pas répondu.  Je pense malheureusement qu'il y a une forme de mépris de ces gens pour nous de manière générale. 

Enfin, avez-vous un dernier message a passer à nos gouvernants ?

Oui c'est celui que je n'arrêterai pas de répéter : leur politique tue les gens, l'austérité tue. Il n'est pas impossible que pour certains l'idéologie ait pris le pas sur la réalité. 

Il y a une différence avec les années 70 ou 80, c'est qu'aujourd'hui il y a des résultats quantifiés et quantifiables des politiques néolibérales. Grâce aux institutions publiques comme l'Insee, grâce aux syndicats, aux professionnels de la santé, on connait les résultats de ces politiques. Les tentatives de suicide, les suicides, les dépressions, l'anxiété, l'alcoolisme, sont en partie les conséquences de leurs choix politiques.  

Je les accuse donc d'être responsable de la mise en danger de la vie de bon nombre de leurs concitoyens. A défaut d'en répondre devant nous, un jour ils auront à répondre devant leur conscience. On les appellera nous aussi à répondre devant le tribunal de l'intérêt général.  

Ces gens n'ont honte de rien, c'est probablement à ça qu'on les reconnaît. À nous de ne pas les laisser faire. C'est en partie ce qu'il se passe en ce moment avec les gilets jaunes. Ce sont les citoyens eux même qui rappellent à nos dirigeants les principes de notre République : liberté, égalité, fraternité.  

Le dernier message le voilà : Mesdames et Messieurs les gouvernants, nous sommes là pour vous rappeler les principes de notre République, la devise de notre pays ! Le peuple arrive et ne compte pas se laisser faire !  

Sabrina Ali Benali  
(propos recueillis par Les Répliques) 

Les Répliques 







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