Mardi 21 Novembre 2017

Paradise papers et autres: Où sont les 99% ?

Par Lola Girerd.



Mais pourquoi ne nous révoltons-nous pas, nous les 99%? Pourquoi tant de difficultés à défier le système? Ce ne sont pourtant pas les inégalités qui manquent, ni le nombre d'hommes et de femmes qui en sont les victimes. La psychologie sociale peut nous apporter quelques réponses...


Novembre 2017, le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) révèle le scandale qui allait faire descendre les 99% dans la rue, le scandale des "Paradise Papers"! Révoltée, la grande majorité de la population dénuée de jets privés et de voitures de luxe, allait s'indigner de la cruelle injustice dont elle était victime et réclamer impétueusement une réelle justice fiscale. Encore mieux, ce scandale et cette humiliation outrancière allait provoquer une vague d’indignation sur ce monde à deux vitesses, où certains s’élancent de la ligne de départ en voiture de Formule 1, alors que d’autres ne peuvent compter que sur la fermeté de leurs pieds nus pour avancer. Une lumière d’espoir aux allures de changement allait briller sur ce vieux monde après cette goutte de trop dans ce vase déjà bien rempli.
 
L’ONG Oxfam 1 l’avait dit, rien que de 2010 à 2015, les 62 personnes les plus riches du monde ont vu leur fortune augmenter de 44%, alors que sur la même période, la moitié la plus pauvre de la population mondiale a perdu 41% de sa richesse. Les chiffres et les études ne manquaient pas pour décrire cet écart grandissant. Chaque seconde, c’est environ 2536€ de manque à gagner pour la France soit environ 80 milliards d'euros par an. C’est autant d’argent qui ne rentre pas dans les budgets de l’éducation, de la santé et autres services publics, et vous et moi savons qui doit alors remplir les caisses… Mais avec l’éclat des « Paradise Papers », cette même moitié allait pouvoir, preuve à l’appui, hurler à l’injustice et réclamer son dû.
 
Mais… La vie a continué son cours en ce mois de novembre. La grande révolution n’a pas eu lieu. Les gens ont continué à aller au travail comme à leur habitude, ils ont continué à rouler en Uber, à acheter des chaussures Nike ou des Iphones, les gens n’ont pas fait grève, les appels au boycott ne se sont pas fait entendre, c’est à peine si ce scandale a pu atteindre les comptoirs de bars.



En y réfléchissant bien… Le système féodal a perduré pendant plusieurs siècles sans révolte majeure des paysans, les révoltes des esclaves noirs aux Etats-Unis sont peu nombreuses comparées aux millions d’esclaves qui ont subi cette condition pendant toute leur vie, les inégalités hommes/femmes sont encore de mise aujourd’hui sans pour autant que toutes les femmes ne soient dans la rue pour réclamer une véritable égalité.
 
Sommes-nous indifférents ? Inconscients ? Résignés ? Comment peut-on manquer de revendications égalitaristes ? Comment expliquer que les inégalités grandissantes ne s’accompagnent pas d’autant de révoltes sociales et que la légitimité et la stabilité du système capitaliste ne semblent pas menacées en profondeur par ces inégalités ? Comment expliquer que les 99% semblent avoir trouvé des moyens de tolérer, accepter, même justifier et parfois défendre leur propre condition d’infériorité économique ?
 
C’est grâce à la psychologie sociale qu’il est possible d’avoir quelques réponses à ces questions. Notamment au travers d’une théorie incontournable lorsque l’on s’intéresse aux justifications des inégalités : la Théorie de la Justification du Système2. Cette théorie datant du milieu des années 90 stipule que les individus sont motivés à expliquer et apporter une légitimité à une situation ou des arrangements sociaux inégaux, et ce parfois même au détriment de leurs propres intérêts. Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement que nous finissons par percevoir comme normale et même naturelle, la façon dont les ressources, les rôles et les responsabilités sont distribuées dans la société. Si vous vous êtes déjà dit : « Il est normal que les pauvres n’aient pas plus d’argent car ils sont fainéants » ou encore « il est normal que les femmes n’occupent pas plus de postes à haut statut car elles sont trop émotionnelles », alors vous avez, vous aussi, eu cette motivation à justifier certains arrangements sociaux. Ce ne sont ici que de simples exemples, mais la richesse de justifications et explications possibles que les gens entretiennent sont autant de piliers au système capitaliste et néolibéral, tourné entre autres vers la croyance en une responsabilité individuelle surdimensionnée, alors que c’est intrinsèquement un système producteur d’inégalités et qui repose sur elles.
 



Bien sûr, ce phénomène n’est pas toujours conscient, notamment pour les individus qui ont un statut plus bas dans la hiérarchie sociale établie. En effet pour eux, justifier le système revient à argumenter à l’encontre de leurs propres intérêts, qui devraient plutôt les pousser à remettre en cause les systèmes producteurs d’inégalités pour améliorer leur condition. Les ouvriers ne devraient pas défendre leur patron qui gagne des dizaines de fois leur salaire s’ils étaient uniquement guidés par leurs intérêts personnels. Mais cette théorie nous apprend que c’est justement lorsque nous subissons le plus les inégalités que nous allons être les plus motivés à en trouver des justifications.
 
Les messages véhiculés dans une société permettent ces justifications. C’est le cas des stéréotypes bien sûr et d’autres croyances qui découlent de certaines idéologies, comme le néolibéralisme qui va de pair avec la méritocratie. Ainsi, le fait de croire que les efforts et capacités de chacun sont tout ce qui importe dans la réussite, en omettant le rôle relativement déterminant des origines sociales, ethniques, des inégalités systémiques liées au genre, renvoie à la méritocratie et participe à la défense des systèmes inégalitaires.

Mais pourquoi une telle motivation ? Elle paraît en effet desservir les groupes qui subissent des discriminations, qui ont accès à moins de ressources matérielles, moins de privilèges.
 
Il est important de préciser que nous ne partageons pas tous un même degré de motivation à justifier les inégalités des systèmes dans lesquels nous sommes insérés, et que tous les contextes ne favorisent pas l’expression de cette motivation.
 



Cette motivation renvoie en fait à des caractéristiques de notre fonctionnement mental et à d’autres motivations qui participent à ce phénomène de justification des inégalités. Par exemple, les individus ont tendance à vouloir percevoir qu’ils ont un certain contrôle sur leur environnement et à tenter de réduire l’incertitude qui peut émerger dans certaines situations. Justifier la façon dont les choses fonctionnent, surévaluer l’importance accordée aux efforts personnels nous permet alors de penser ces choses comme étant prévisibles et donc contrôlables.
 
Nous savons en psychologie que nous avons une tendance à réagir de façon négative face aux injustices. Le fait de justifier les inégalités va donc nous permettre de réduire le stress ressenti face à celles-ci. On accorde un sens à notre contexte social et il nous paraît juste et légitime. Ces croyances et justifications nous permettent de nous soustraire à des situations stressantes car elles nous empêchent même de percevoir les inégalités. Juste comme ça, les inégalités disparaissent et nous sommes rassurés ! Il ne paraît pas injuste que les grands patrons touchent 300 fois le salaire de leurs employés s’ils sont tout simplement plus compétents. On s’extrait de cette injustice et le problème disparait ! Enfin, au moins dans notre tête…
 
Cette théorie de psychologie sociale nous apprend qu'apporter des arguments légitimant les inégalités permet aux personnes qui en sont victimes de faire face et de mieux s’adapter à leur réalité injuste, désagréable mais relativement inévitable. Lorsqu’il nous est difficile d’échapper à une situation désagréable, nous allons alors mettre en place des stratégies mentales pour supporter notre situation, et justifier le système qui nous maintient dans cette situation en est malheureusement un exemple.
 
Chers activistes, ne désespérez pas ! Tout le monde ne réagit pas en justifiant automatiquement les inégalités, et bien souvent, il s’agit en fait de bien comprendre les réels besoins des individus et chercher à y répondre. Remettre en cause le système de pensée d’une personne peut être trop frontal et brutal, et cela a des risques de provoquer des résistances de leur part. Il est en fait primordial de s’attarder sur la forme du message à transmettre à ceux que l’on veut engager dans la lutte.
 



Certains individus vont être plus motivés à défendre le statu quo. Ils seront alors plus réticents à les voir changer.  Pour mobiliser ces individus, il ne va pas être efficace de leur parler de remise en cause du système actuel. Il faudra alors présenter la mobilisation comme un moyen de préserver des aspects du statu quo. Cela ne veut pas dire les mobiliser pour une cause contraire à celle de départ, mais bien de présenter cette même cause d’une manière qui réponde à leurs besoins.

Prenons par exemple un groupe d’activistes qui chercherait à mobiliser des individus autour de questions de défense de l’environnement. Des études en psychologie sociale3  ont mis en évidence que le fait de présenter l’adoption de comportements de défense de l’environnement comme étant quelque chose de patriotique, qui permettrait en fait de protéger leur mode de vie actuel, permettait d’augmenter les intentions d’adoption de ces comportements chez des personnes particulièrement orientées vers la justification du système étatique. A l’inverse, parler de mesures de lutte contre le changement climatique en termes de changement des pratiques actuelles avec ces individus pourrait avoir un effet contraire à celui recherché.

Il s’agit donc de connaître ceux à qui on s’adresse et de connaître les éléments qui vont les mobiliser. Ne nous résignons pas de l’absence de mobilisations de grande ampleur, cherchons plutôt les causes et combattons-les !

Cette fois c’est sûr, après le prochain « Paradise Papers », la prochaine baisse d’APL, ça sera tout le monde dans la rue !

Lola Girerd
 







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