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Jeudi 10 Janvier 2019

Les stylo rouges : entretien avec un enseignant



Les stylos rouges est un mouvement né dans le sillage des gilets jaunes. Ce groupe d'enseignants en colère lancé sur facebook en décembre dernier compte déjà près de 60 000 membres et compte bien se faire entendre. 

Demain, des membres du mouvement manifesteront à Créteil lors d'une visite du président Emmanuel Macron pour inaugurer la maison du handball.

Sous couvert d'anonymat, un enseignant en colère a bien voulu répondre à nos questions. Quelles sont leurs principales actions, leurs attentes, leurs  revendications ? Entretien :


Bonjour, tout d'abord pourriez-vous vous présenter svp ?

Bonjour, je m'appelle Sébastien L., je suis enseignant TZR en anglais, un statut particulier qui me permet de faire le tour des établissements. Titulaire de mon poste, certifié et agrégé, je suis la « cavalerie » de l’Education Nationale : je fais les remplacements de plus ou moins longue durée sur des postes « désertés » par mes collègues (souvent en dépression, ou ceux qui ont simplement démissionné par ras-le-bol, parfois à cause d’une maladie longue durée, ou encore suite à des accidents). Cela me permet d’être affecté en collège et lycée, y compris sur des BTS, mais j’enseigne aussi quelques heures de TD dans une université d’Alsace. Sur le papier, je fais donc 19h de présence en classe minimum lorsque je remplace un agrégé, 23h si je remplace un certifié… Bien souvent – réduction d’effectifs aidant – ces enseignants que je remplace ont eux aussi des heures supplémentaires, ainsi que d’autres missions comme coordinateur de département, tuteur d’élèves ou d’enseignants stagiaires… Cela m’est déjà arrivé, je peux vous dire que je n’ai jamais été à 45h par semaine comme annoncé par le gouvernement. J’ai toujours été, même stagiaire, à 50h par semaine lors d’une semaine normale (hors réunion, conseils de classe…). Je fais un peu figure d’exception, étant au lycée et en anglais (combinaison gagnante pour le jackpot pour le nombre d’heures (1) mais mes collègues ne sont pas beaucoup mieux lotis que moi.


Vous reconnaissez-vous dans ce mouvement qu'est les stylos rouges et qui a émergé depuis les réseaux sociaux ?

Je fais partie de ces enseignants qui ont rejoint les stylos rouges (ou SR). Pour faire clair, les SR sont à l’origine un groupe d’enseignants, sans parti ni syndicat, qui cherche des moyens d’actions différents du rapport de force classique – grèves, blocage des notes – et qui espère que la cause enseignante, une fois expliquée et médiatisée, permettra de démolir l’image populaire de ce qu’est le travail enseignant en France. Il existe un écart flagrant en terme de statut, de reconnaissance (charisme et salaire), de conditions de travail – alors que rien ne vient justifier cet écart comparé aux autres pays (2) ou même à d’autres grilles de salaires pour un diplôme équivalent dans le privé, ou au sein même de notre catégorie dans le publique !. 


- Quelles sont vos principales revendications ?

Les SR ne demandent rien de farfelu – un rattrapage du point d’indice, rattraper la moyenne salariale de l’OCDE, avoir des moyens de travail décents. C’est un mouvement qui attire d’ailleurs d’autres profils que les enseignants : parents d’élèves, conjoints, famille… se manifestent également car il s’agit de reconstituer un corps enseignant sain, basé sur le respect de notre mission afin d’améliorer la réussite de tous à l’école – une mission que nous essayons de mener à bien tous les jours, le weekend et les « vacances » comprises.


- Quelles ont été les principales actions des stylos rouges depuis leur création ?

Avoir des actions basées sur le respect des relations enseignants-parents-enfants, c’est aujourd’hui compliqué. Certains osent des actions « coups de poings » sans user de la grève pour montrer l’absurdité de ce que l’on nous demande : mettre 20/20 à tous les élèves (3) (puisqu’on nous pousse à une bienveillance au baccalauréat afin de booster les statistiques de réussite), des stylos rouges vides vont également être envoyés aux rectorats pour faire pression sur l’institution par exemple, ou encore des manifestations le samedi pour essayer d’ouvrir le dialogue. On essaye aussi d’envahir les espaces médiatiques, comme Twitter avec le #pasdevagues (4) (c’était la naissance des SR), et nous avons eu l’idée de publier nos fiches de paies (ce qui est encore en discussion) car les articles publiés sur les salaires des enseignants parlent du salaire maximum possible sur le papier (hors-classes), rarement la moyenne des salaires des enseignants réels.

 
- Pensez-vous que le gouvernement sera à l’écoute ?

Le gouvernement n’est pas à l’écoute, et ne le sera certainement pas pour deux raisons. La première est une raison d’image : Mr Blanquer veut dorénavant imposer une censure des fonctionnaires enseignants en créant un espace d’expression fermée au public (5). Réaction aux #pasdevagues peut-être ! Le risque étant de « crier dans une boite fermée » – c’est-à-dire parler sans être entendu tout en disant que l’on nous écoute. Il en est d’ailleurs de même pour la réforme du lycée et du baccalauréat – créée selon le gouvernement avec « les retours des enseignants » qui ne sont d’ailleurs majoritairement pas d’accord avec ces réformes, qui suppriment les heures et transforment le bac en une banalité peu fiable quant à la pertinence des résultats pour une quelconque sélection dans le supérieur. La deuxième raison, plus pragmatique, se veut budgétaire : l’éducation nationale représente, c’est vrai, 50% des dépenses de l’État. Mais ce ne sont pas les enseignants qui coûtent le plus cher, encore moins lorsque l’on compare salaire et heures de travail (6), ainsi que nos différentes missions. Les enseignants en Allemagne, souvent pris comme exemples, font plus d’heures en classes et sont bivalents – mais ils ont aussi moins de corrections, et moins de préparations. Globalement, ils travaillent moins d’heures que les enseignants du primaire (7) en France, et nous sommes en moyenne à deux heures de différence par semaine pour le lycée... Autrement dit rien, sachant que l’on fait presque le même nombre d’heures sur l’année! Ce sont, il me semble, des arguments importants, mais qui ne suffisent pas à faire pencher la balance (de la logique et du cœur) de l’opinion publique de notre côté.


- Selon vous qu’est-ce qui fera pencher la balance de votre côté ?

Faire pencher la balance, après des décennies de rapport de force, de confusions, et presque même de désinformation, ça prend du temps. Surtout, et je ne parle qu’en mon nom sur ce point, lorsque l’on entend partout que les profs font grève sans expliquer ni le pourquoi, ni le comment. Les remarques et critiques acerbes envers la profession sont nombreuses, gratuites et trouvent des échos dans toutes les tranches de la population, de l’ouvrier au chef d’entreprise. Un consensus négatif qui va à l’encontre de tous les facteurs d’analyse, de témoignages, et de statistiques. À l’inverse, je n’ai jamais entendu d’enseignant dénigrer une autre profession. Nous sommes en 2019, il est temps que les gens se rappellent que les enseignants sont des êtres humains (des pères, mères, peut-être même que vos enfants deviendront enseignants) qui n’ont que 24h par jour – et pour ça, nous devons pouvoir dialoguer sans entrave institutionnelle et surtout dans le plus grand respect de chacun. La transparence de notre quotidien, le dialogue, le respect – j’aimerais vous dire que ce sont les seuls ingrédients nécessaires. Mais nous avons aussi besoin que l’opinion publique donne le feu vert explicitement, et change son regard sur ce qu’est la vie d’un enseignant qui est avant tout une vie de sacrifices aux services des autres et du futur de la nation. Enormément d’enseignants sont encore dans une logique de rapport de force – peut-être avec un refus de corriger le prochain bac – parce que les différents gouvernements successifs savent essouffler les revendications des enseignants. Manifester le samedi après une semaine de 45h, en s’occupant de nos enfants, de nos parents, de notre famille : vous penseriez tenir combien de semaines ?


Enfin, avez-vous un message à passer au ministre de l’Education JM Blanquer ou même au président Macron ?

Je n’ai rien à déclarer, vraiment, rien à faire savoir à Mr Blanquer et Mr Macron qui veulent absolument « garder le cap ». Ils ont leur propre logique, et les enseignants qui témoignent sont nombreux – et d’autant plus nombreux à ne pas être écoutés. De plus, je risque de perdre mon travail rien qu’en vous disant ce que je pense (8), même si pour le moment aucune sanction de ce type n’a été prise. C’est à mes concitoyens que je m’adresse, car ce sont eux le véritable pouvoir de la République : rendez aux enseignants et à l’Education Nationale leur charisme institutionnel d’origine, avec tout ce que cela implique, parce que si vos enseignants partent droit dans le mur, vos enfants (et le pays) en souffriront.


Merci
Propos recueillis par Les Répliques


(1) https://www.lemonde.fr/politique/article/2012/11/16/temps-de-travail-des-enseignants-derriere-les-fantasmes_1791478_823448.html
(2) http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2018/09/11092018Article636722606654036136.aspx
(3) https://www.nouvelobs.com/societe/20190107.OBS8051/stylos-rouges-a-lille-une-note-de-20-20-pour-tous-les-eleves-pour-protester.html
(4) https://www.linternaute.com/actualite/societe/1749559-pas-de-vague-la-colere-des-profs-s-exprime-sur-twitter/
(5) http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2018/12/12122018Article636801966942543096.aspx
(6) http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2018/09/11092018Article636722606654036136.aspx
(7) https://www.lemonde.fr/politique/article/2012/11/16/temps-de-travail-des-enseignants-derriere-les-fantasmes_1791478_823448.html
(8) https://www.francetvinfo.fr/politique/une-professeure-de-dijon-convoquee-par-son-rectorat-apres-avoir-critique-emmanuelmacron_3109737.html






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