Samedi 8 Avril 2017

La menace identitaire

Par Yves Faucoup.



Eric Dupin vient de publier «La France identitaire». Il y décrit le parcours de ces militants pro-Blancs, si présents au Front National. Rencontre avec l'auteur à la librairie Ombres Blanches de Toulouse.

 

Il fait tout d'abord le tour des identitaires les plus connus. Il a rencontré Pierre Sautarel, de Fdesouche, dans un café : il n'est pas arrivé là par idéologie, affirme Éric Dupin, mais par "traumatisme de cour de récréation", de simples anecdotes sur "eux et nous". A quoi ça tient : un petit Arabe lui vole son porte-monnaie, ses parents minimisent l'incident, il n'a pas digéré, du coup il s'en prend à tous les Arabes de France et de Navarre. Éric Dupin cherche à comprendre : il faut bien admettre que "la France connaît une mutation dans sa composition ethnique" et "les petits Blancs se sont reconnus comme tel dans le regard des autres". Et l'écrivain d'étayer : ses propres filles scolarisées en ZEP se font traitées de "sales blanches" parfois.
 
Sautarel, "très intelligent", n'est pas suprématiste blanc, il n'est pas raciste mais "racialiste". C'est presque pareil, mais dire de quelqu'un qu'il est raciste c'est diffamatoire. Ce que le patron de Fdesouche proclame c'est : "on va devenir minoritaires, nous les Blancs, il faut s'organiser". Éric Dupin, qui invoque plusieurs enquêtes qu'il a menées sur la question ethnique, tente de contester une symétrie condamnable, entre ceux qui affirment qu'"ils" ne peuvent s'intégrer (donc il faut procéder à une "remigration") et ceux qui disent que "tout va bien, Madame la Marquise", "la France a toujours été une terre d'immigration, on a eu les Polaks, les Ritals…", et qu'il faudrait seulement lutter contre le racisme. Il pense que c'est une erreur.
 
Il insiste : "ce ne sont pas des skinheads, ils n'ont pas le crâne rasé, ils ont réussi socialement (un DRH), ce ne sont pas les nervis d'extrême-droite". Ils veulent tout simplement "recréer leur communauté". C'est en effet, nous dit l'auteur, du communautarisme : "Ils souffrent de la solitude, alors  ils retrouvent la chaleur du groupe". La société est de plus en plus segmentée sur le plan ethnique. On assiste à une répartition des rôles par classes, par ethnies. Dans les cuisines de certains restos ce ne sont que des Noir-e-s, ce qui donne une... coloration néo-coloniale.
 
Guerre civile
 
Ces identitaires organisent des universités d'été, s'investissent dans le Front National. L'un, Philippe Vardon, ancien d'un groupe ultra, est adjoint de Marion Maréchal-Le Pen. Ils jouent un rôle actif dans la campagne de Marine Le Pen. Leur hypothèse d'une "remigration" d'un million de personnes est absurde. "Ce n'est possible qu'à l'issue d'une guerre civile". Mais si on leur oppose cet argument, ils rétorquent que les Pieds-Noirs ont bien dû quitter l'Algérie.
 
Éric Dupin en vient à citer Dominique Venner, "historien d'envergure", qui a joué un rôle très important dans l'évolution de l'anti-communisme vers le racialisme. Il est le premier à avoir utiliser l'immigration dans le combat politique, dans le mouvement Europe-Action, dans les années 60, et n'a jamais rompu avec ces thèmes. Jusque dans sa lettre avant son suicide spectaculaire dans la cathédrale Notre-Dame de Paris où il fait référence au Grand Remplacement. Marine Le Pen a fait un tweet personnel dans lequel elle salue le geste de Venner.
 
Alain de Benoist était aussi à Europe-Action mais il a évolué. Il a rompu avec le racisme pour passer au "culturalisme". Il est attaché aux singularités culturelles de chaque peuple, et donc combat l'immigration, le métissage et l'universalisme. Il dénonce l'idéologie de la "mêmeté" et la philosophie des lumières. Il est anti-libéral : sur le plan économique et sur le plan politique. Éric Dupin semble lui trouver des circonstances atténuantes, dans la mesure où il n'est pas d'une extrême-droite pure et dure puisqu'il défend les revendications des peuples. Et soutient Sanders et Podemos ! L'auteur de La France identitaire considère, en effet, que "la négation des cultures" est critiquable. Cependant, il décèle chez de Benoist le risque de se laisser emporter par son "anti-libéralisme" pour remettre en cause la démocratie elle-même.

Renaud Camus est venu, lui, de la "gauche homo". Son discours sur le Grand Remplacement semble puisé, comme pour beaucoup d'autres identitaires, dans "la perte d'un paradis perdu". Très cultivé, il redoute le déclin. Il voit dans une déclaration du Pape une confirmation de ses fantasmes : "l'Europe ne fait pas d'enfants, il est donc normal que les immigrés viennent prendre leur place", résume Éric Dupin. Devant cette société qu'il juge "hyper-individualiste", le reclus de Plieux, dans le Gers, répond par la nostalgie du : c'était mieux avant ! Éric Dupin est allé jusqu'à participer à une réunion dans le château de Camus pour pouvoir mieux décrire son idéologie.

Les Le Pen : Jean-Marie, le père, était pro-Algérie française. Du coup, il était plutôt pro-Africains, tout en disant du mal des immigrés ("par intérêt électoral", pense Éric Dupin). Car au fond, il était foncièrement antisémite. Alors que la fille, Marine, elle n'affiche pas d'antisémitisme, le moindre candidat FN qui se lâche est aussitôt écarté (Philippot s'en vante d'ailleurs ce qui lui permet de botter en touche quant à la xénophobie du FN). Par contre, elle développe un racisme culturel dans lequel, contrairement peut-être à une idée reçue, les identitaires se retrouvent davantage : elle dénonce moins l'immigration comme le faisait son père que l'islam. Plus que Marine Le Pen, les identitaires se reconnaissent dans Marion Maréchal, qui estime que l'assimilation est impossible et qui s'est prononcée en faveur de la "remigration", du renvoi des musulmans dans leur pays d'origine. Or la grande majorité des cadres du FN seraient pro-Marion.

Alain Finkielkraut, dans son livre Identité malheureuse, développe l'idée que s'il y a communautarisme c'est parce que la communauté nationale ne joue pas son rôle. Il pense que les Français ont une telle haute idée d'eux-mêmes, qu'ils ne sont jamais contents. Ainsi, la gauche n'a cessé de dénigrer la colonisation, ne voyant que ce qu'il y a de négatif. Éric Dupin, qui trouve le livre "intéressant", constate qu'effectivement le communautarisme s'étend, avec, par exemple, le "camp sans Blancs" de l'été dernier qu'il condamne. A fleuret moucheté, il évoque la "complicité de certains à gauche qui minimisaient". L'auteur nous livre alors sa perception des choses : on ne peut traiter la situation seulement en termes socio-économiques. Le pays a besoin d'un "socle commun" qui, en réalité, se délite : avec l'individualisme, avec des petites communautés dans lesquels chacun "se réchauffe" et privilégie sa culture. Et de citer le mariage pour tous, sur lequel on n'a aucune communauté de vue dans le pays. Par ailleurs, il défend la possibilité de faire des statistiques ethniques, regrettant qu'à gauche certains ne prennent pas en compte cette diversité culturelle.

Éric Dupin évoque également "la surenchère identitaire" de Nicolas Sarkozy, auquel se rattache François Fillon (quotas, suppression de l'Aide médicale d'État pour les sans-papiers). Zemmour, le "démagogue d'extrême droite sans complexe", se rattache à la mouvance identitaire, allant jusqu'à accuser MLP d'être de gauche ! L'auteur décrit aussi les "identitaires" de gauche : Manuel Valls, Laurent Bouvet (auteur de L'insécurité culturelle). Il décrit également les thèses racistes d'une "identitaire d'en face", Houria Bouteldja (auteur de Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l'amour révolutionnaire), elle qui n'a pas craint d'écrire "un Noir raciste, cela ne veut rien dire" et qui défend l'idée qu'une femme noire ne peut porter plainte contre un Noir violeur. Pour ma part, dans ces thèses de Bouteldja, j'y vois finalement plutôt un double racisme, y compris anti-Noirs.

Éric Dupin s'inquiète de l'évolution de notre société et de celle de l'Europe, sur fond de crise économique. Il est clair que les attentats terroristes n'ont fait qu'exacerber la méfiance et alimenter la pulsion identitaire. On sent chez lui un propos modéré pour décrire une situation catastrophique. Sans doute parce qu'il ne se contente pas de répéter ce qu'il a lu ailleurs : il est allé à la rencontre de son sujet d'étude. Cela suppose un effort de compréhension et un refus de trahir ceux qui ont accepté de le recevoir alors même qu'ils n'ignoraient pas qu'il n'était pas de leur camp. Par ailleurs, il veut décrire les choses de manière la plus objective possible, au scalpel, en évitant de trop prendre parti. Bien sûr que son déroulé montre ses intentions, mais il évite les jugements de valeur. Le sujet est si grave que cela peut déconcerter le lecteur. A cela s'ajoute le fait que manifestement il voudrait se tenir à bonne distance de ces identitaires mais aussi de ceux qui les dénoncent sans tenir compte du danger du communautarisme. Mais du coup, quand il annonce "la réaction qui vient", on a envie de lui dire que la réaction est déjà là (1).

Ce livre paraît au moment où le caractère identitaire du FN est de plus en plus évident. Je note que non seulement Marine Le Pen a, sous l'influence de Philippot, un programme "social" (auquel beaucoup de ses partisans ne croient pas sinon ils ne voteraient pas pour elle), mais elle a aussi levé le pied sur le discours méprisant à l'encontre des "assistés" (français). Le mépris est désormais exclusivement à l'encontre des Arabes, des étrangers, des Français d'origine étrangère insuffisamment assimilés à son goût. Et de jacasser sur l'"identité" et la "souveraineté". Les Philippe de Villiers ou Patrick Buisson boivent du petit lait. Ménard la soutient et des petits partis de la droite identitaire se réjouissent de cette évolution. Marion Maréchal fréquente les identitaires de Paris fierté et de Génération identitaire. On n'a jamais autant parlé des "gudards" de Marine Le Pen (Loustau, Chatillon, Péninque), dont l'un a été surpris en train de faire un salut nazi (voir Envoyé spécial du 16 mars, avec Marine Turchi de Mediapart). La presse britannique ne s'y trompe pas qui parle carrément de la "candidate fasciste" et la BBC prévoit une "explosion de violence" en cas de victoire du FN "de la part de ceux qui entendraient défendre la République contre le fascisme". La foule qui vient acclamer la fille de Jean-Marie s'époumone : "On est chez nous, on est chez nous". Façon de dire que la description qu'offre le film Chez nous de Lucas Belvaux est bien conforme à la réalité : le Rassemblement national populaire (RNP) est manipulé dans la coulisse par un parti identitaire semi-clandestin, le Bloc patriotique, qui emploie des hommes de mains crypto-fascistes. Florian Philippot et Steeve Briois n'ont pas dit que c'était faux : ils se sont contentés de dire que c'était une caricature.

Yves Faucoup

 







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