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Mercredi 2 Novembre 2016

Bref, j’ai cherché du boulot

Par Ramsès Kefi.



Revue de presse.

Bac+5. D'abord on rêve. Ensuite, on bosse dans un restau. Genèse d'une longue série d'échecs.
 
Bref, j’ai cherché du boulot

 

Par la fenêtre du RER, tu regardes des gosses en surpoids courir autour d’un arbre fruitier et repenses à ce poste de chargé de recouvrement qui vient juste de te filer entre les doigts. A ce moment où tout a vrillé, quand la gentille dame du recrutement t’a posé une colle sur un modèle de photocopieuse, celle que des petites entreprises ont acheté à crédit mais dont elles refusent désormais de payer les traites. «Si vous devez les relancer, vous devez connaître les références.» Petit silence, bégaiement, puis tentative d’esquive avec la voix d’un braqueur pas très à l’aise flingue à la main : «Tant qu’on récupère l’argent.» Mauvaise tactique et changement de ton. «Sachez que nous ne sommes pas de vulgaires chasseurs de primes.» L’espace d’une seconde, tu as pensé lui faire pitié en dégainant un «je ne connais pas toutes les photocopieuses, mais je vous jure que j’ai un cœur gros comme ça et la rage de vaincre» (en dessinant un cœur avec les doigts). A la moue de ton interlocutrice, à ses mouvements de tête et à ses «merci» congelés, tu as compris que, de toute façon, tout était déjà foutu.


Ton histoire se résume à de la naïveté, mêlée à de la flemme et un peu d’arrogance. A la fac, tu t’es persuadé que peu importait l’intitulé du bac + 5, celui-ci déboucherait forcément sur un emploi parce qu’il te rendait, de fait, intelligent et désirable. Histoire, géopolitique et même histoire de la géopolitique : tu t’es complu là-dedans jusqu’au master, même quand tu voyais de plus en plus distinctement le panneau «Pôle Emploi». A la sortie, c’est comme si Louis XIV clignotait en rose dans la colonne «expérience professionnelle» de ton CV, où n’apparaît qu’un vague passage dans le nettoyage de bus un été, à l’époque où l’acné était allée jusqu’à ton torse. Tu n’as pas saisi tout de suite la complexité de ta situation. Ou bien, tu n’as pas voulu parce que tu n’as jamais vraiment gambergé à l’après, comme un gosse. Pour grandir, il a fallu deux ans d’errance.

Concours Kangourou
 

Quelques semaines après la fin des années fac, tu postules pour un job dans le management ouvert aux débutants : la genèse de ta longue série d’échecs. Le gentil monsieur du recrutement t’a mis devant un ordinateur, où t’attendait un questionnaire de logique. Octogones, triangles-rectangles retournés, équations en 3D : le concours Kangourou, dix ans après le collège. En voyant ton front en sueur, la secrétaire t’a proposé un verre d’eau : «C’est un grand verre de lait qu’il me faut là.» Devant son regard interloqué, tu lui as montré les deux droites parallèles vert fluo sur ton écran : «Je suis venu pour du management, pas pour Star Wars.»


Au débrief, le gentil monsieur t’a attaqué de manière très courtoise sur ton CV sans stage. Puis t’a demandé pourquoi tu ne voulais pas enseigner. «Je n’aime pas l’école et je ne me vois pas faire semblant devant des gosses, ce serait malhonnête.» Plus tu affinais tes réponses, plus il faisait la grimace. A la fin, tu lui as serré la pince en mode «vous ne savez pas ce que vous perdez». La période de la confiance absolue, celle où tes exigences sont claires : pas moins de 2 000 euros et un bureau. Celle où tu plains un ancien de ta promo en apprenant qu’il avait accepté un poste à Babou, au rayon coussins-pistolets à eau-vernis à ongles. A la maison, ton père commence à te tanner : «Tu devrais rentrer à l’armée.»


Trois recalages en un mois - pour un CDI en banque et deux CDD dans l’administratif. Six mois de recherches : ça n’urge pas encore, mais le statut de «demandeur d’emploi» commence à te peser. En début d’après-midi, il t’arrive ainsi de recevoir des SMS de retraités comme «tu peux aller chercher des madeleines et du papier toilettes steuplé ?»Ça pique ton ego. Ta copine te conseille de regarder du côté des concours et finit par te convaincre d’aller voir son cousin chargé de recrutement pour optimiser tes chances.
 

En voyant ton CV, il a mis un peu de temps à trouver les mots. «Pourquoi tu as mis ta photo dans un cercle ? C’est un CV, pas un pendentif. Faut tout refaire.» A cette période, tu apprends, de source sûre, que la mairie cherche quelqu’un pour le service com. Quand la gorge profonde - qui peut te pistonner - prononce le mot «stage», tu recules d’un pas. Arrogance : tu te vois au-dessus de ça. Pas question de postuler. Autour de toi, on t’explique que tu devrais mettre ta fierté de côté parce qu’elle te coupe de la réalité. Les langues de certains proches, jusque-là bienveillants, se délient. Pour la première fois, tu entends un «à part piller le Crous, que sais-tu faire ?» et, pire, un «sérieux, tu comptes faire quoi avec tes études ? Educateur social au Puy du fou ?»

À la bourre
 

Tu rêves souvent que tu traverses une forêt à dos de marcassin. Ton père pense que c’est un message de l’armée, ta mère que tu es en train de t’enfoncer. Fichtre, un an d’inactivité. La plupart des gens de ta génération que tu connais bossent. Certains parlent d’acheter un appartement, d’autres de voyages pendant que toi, tu essayes de faire le drapeau des Jeux olympiques avec des Cheerios, tout ça dans un bol de lait. Tu te sens à la bourre.
 

Alors, à chaque recalage, tu gamberges un peu plus. Parmi ceux qui t’ont particulièrement fait mal, cette histoire ratée avec la Poste, qui organisait des recrutements pour une formation sur douze mois en ressources humaines, ouverte à des profils comme le tien. Les écrits, les oraux et même l’épreuve d’anglais : tu as assuré comme un chef. Un mail t’a confirmé que tu avais été retenu : 1 900 balles net et un CDI à la clé si tu ne fais pas le con. Euphorie.

 

Du coup, tu as passé un mois de tranquillité en attendant la lettre qui devait, comme prévu, t’indiquer ton affectation dans un établissement pour l’apprentissage. La missive arrivera mais pour t’annoncer une triste nouvelle : ils n’ont trouvé que dix places, alors qu’il y avait quinze candidats sélectionnés. Priorité à ceux qui ont un parcours qui colle avec le job. Le début du désespoir et l’amorce du tournant : il va falloir dire merde pour un temps aux 2 000 euros et au bureau. Lors d’une discussion nocturne au café, ton oncle essaye de te rebooster : «Pourquoi tu ne lances pas un site internet comme l’autre aux Etats-Unis, celui qui a un nom de chez nous là. Ahhh… Marzouk Herbert, voilà !» Marc Zuckerberg.
 

A «bac + 2» dans une offre, tu postules. Tu prendras ce qu’on te donne au début, sinon tu ne commenceras jamais. Tu n’es plus en mode recherche, mais en mode urgence : dix-huit mois à vivre aux crochets d’autrui et à faire des petits boulots au noir, c’est compliqué. Plus tu traînes, plus tu t’enfonces. De temps en temps, tu t’en prends à ta copine par SMS : «Ça va bébé ?» «Pourquoi tu m’infantilises ? Parce que je n’ai pas de taf ?»


Tu gamberges trop, donc tu arrives avec un trop-plein de pression aux entretiens. Des postes dans le genre chargé de clientèle t’échappent à cause de ta sale mine. Quand tu croises de vieilles connaissances au centre commercial, tu les baratines avec des formules qui ne donnent pas envie d’en savoir plus. «Ce soir j’ai un symposium, mais on se recontacte vite.» Tu crains le regard des autres, persuadé que tout le monde pourrait te prendre pour un loser. Tu as donc trouvé un intitulé de taf à dégainer aux voisins. «Je suis consultant et bosse parfois de chez moi.» En général, ça passe, sauf quand une voisine aux grands yeux - qui pourrait tenir un mirador sans jumelles et qui connaît toute la vérité - t’affiche à la boulangerie à très haute voix. «Qui te consulte, toi ? T’es docteur, maintenant ? Je t’ai vu au Pôle Emploi, lundi 22, à 15 heures. Quand tu es sorti, tu es allé directement à Franprix en face, d’où tu es ressorti avec un démêleur Schwarzkopf.»


Pour lire la suite cliquez ici.

Source : Liberation.fr






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