Jeudi 22 Juin 2017

Ruffin, de la colère à l'espoir

Par Daryl Ramadier. Blog Mediapart.



« Ruffin député, le peuple à l'Assemblée ! » se sont écriés les réseaux sociaux au soir du 18 juin. Dans la première circonscription de la Somme, rassemblement de la gauche et campagne persévérante ont fait mouche. Des leçons sont à tirer de la victoire de François Ruffin car elle montre qu'en s'unissant, en se battant « électeur par électeur », la colère peut changer de camp. Et l'espoir aussi.
Ruffin, de la colère à l'espoir


De son propre aveu, il reconnaît que « sur le papier, il était écrit que c'était impossible. Mais sur le papier tout est impossible : sur le papier il n'y a pas de 14 juillet 1789, pas de Front populaire », et pas de victoire pour un candidat de gauche dans la première circonscription de la Somme aux élections législatives françaises de 2017. Déjouant « l'impossible », François Ruffin est pourtant devenu, dimanche 18 juin 2017, l'un des 577 députés de la XVe législature de la Cinquième République.
 
Les chiffres du premier tour ne permettaient pas d'envisager pareil destin. Le fondateur du journal Fakir avait obtenu 24,32 % des suffrages exprimés ; suffisant pour accéder à la deuxième étape, mais loin derrière Nicolas Dumont (La République en marche) et ses 34,13 %. Même en additionnant les votes des autres candidats de gauche, le total ne montait qu'à 32,64 %. Sans compter, pour N. Dumont, l'éventuel report des voix de Stéphane Decayeux (13,38 %), investi par Les Républicains et suppléé par la centriste Valérie Devaux (UDI).
 
Le scénario qui se dessinait alors n'a finalement pas eu lieu. Au soir du 11 juin, 3 849 bulletins séparaient les deux qualifiés. Mais une semaine plus tard, N. Dumont n'a engrangé que 1 811 voix supplémentaires, là où son concurrent est passé de 9 545 à 19 329 (+ 9 784). « Dans le camp du favori, la tranquillité préside, écrivait  le quotidien Libération à trois jours du scrutin. Dumont, 40 ans, assure évidemment querien n’est joué avant le second tour, mais sait au fond de lui que, sauf remobilisation inattendue, c’est dans la poche. »
 
Tous pour un, un pour Tous
 
Que retenir de la victoire de François Ruffin ? Qu'elle est d'abord celle d'un rassemblement. Sous l'étendard Picardie debout se sont retrouvés le Parti communiste, Europe Écologie-Les Verts, le mouvement Ensemble ou encore la France insoumise – dont le candidat portait l'étiquette. Galvanisé par cette union des forces locales de « ce qui est à gauche du PS » il a, dès le premier tour, battu la socialiste Pascale Boistard – élue en 2012 avec 59,14 % des voix, et de qui il a ensuite reçu le soutien. « Nous ne sommes pas l'extrême gauche, la gauche radicale, ou la gauche de la gauche, se plaît-il à dire. Nous sommes la gauche tout court. D'aujourd'hui et de demain. »
 
Réalisateur de Merci Patron !, rédacteur en chef de Fakir et figure du mouvement Nuit Debout, François Ruffin disposait d'une notoriété médiatique non négligeable. Dans les journaux, à la radio comme à la télévision, il a su s'exprimer et susciter la réaction. Son dernier "gros coup" ? Celui  de la 42e cérémonie des Césars du cinéma, où il prenait la défense des salariés de l'usine Whirlpool (le tout arborant un t-shirt « I Love Vincent [Bolloré] » sur... Canal+). Au fil des semaines, les salles picardes se sont remplies. De Serge Halimi (directeur du Monde diplomatique) à Patrick Pelloux (médecin-urgentiste, collaborateur au journal Charlie Hebdo), en passant par les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot ou encore l'actrice douaisienne Corinne Masiero, de nombreuses personnalités sont venues accompagner les réunions publiques.
 
Mais visibilité ne rime pas nécessairement avec succès, comme l'illustre son adversaire du Front national, Franck de Lapersonne. Du Figaro au Petit Journal de Canal + en passant par TV5 Monde ou Paris Première, beaucoup se sont intéressés à celui qui était présenté comme  « l'un des rares artistes à soutenir ouvertement le FN ». Le 11 juin, l'acteur s'est pourtant arrêté au premier tour avec un score de 15,94 %. Sur des terres samariennes en souffrance, désindustrialisées, frappées de délocalisations, de licenciements et où le taux de pauvreté atteignait 16,9 % en 2013 (3 points de plus qu'en 2008), les conditions pour une percée du Front national étaient réunies. Lors de la présidentielle, Marine Le Pen était arrivée en tête dans le département (30,37 %). Jean-Luc Mélenchon pointait « seulement » troisième (18,61 %), Benoît Hamon sixième (4,46 %). Sept semaines plus tard, la Picardie debout a su proposer « un autre chemin pour la colère ».
 
Aller chercher l'espoir
 
Pour se faire, il a fallu compter sur l'autre atout majeur de la campagne de François Ruffin : le terrain. Des semaines durant, ses militants ont arpenté les allées de la circonscription, « quartier après quartier, rue après rue », pour mobiliser ceux qui n'y croyaient plus. Le tout relayé par les réseaux sociaux, autre lieu incontournable de cette bataille électorale. Ayant grandi à Amiens et y couvrant l'actualité depuis bientôt deux décennies, le candidat en connaissait les contrées et les habitants. Dans une période où l'opportunisme d'élection renforce la défiance des citoyens vis-à-vis des professionnels de la politique, cela pèse forcément dans la balance – et du bon côté. D'autant plus lorsqu'il s'agit d'aller se confronter à un public censé être dans « l'autre camp ».
 
Éliminé au premier tour, le candidat Debout la France Florient Tryoen l'a assuré de son soutien personnel, car il refusait de « voir la circonscription entre les mains d'un arriviste de première » (en l'occurrence N. Dumont). Tout est là : quand un candidat sait de quoi il parle, qu'il se montre cohérent, fidèle à ses convictions et actif sur le terrain, alors il est en mesure de dépasser les clivages politiques. Et d'obtenir les voix de ceux qui le combattaient hier. Car oui : parmi les 19 329 bulletins du second tour, il y en a qui étaient acquises à l'extrême droite une semaine plus tôt. C'était le pari de F. Ruffin : aller chercher les votants présumés "adverses" – notamment du Front national –, les interpeller à la sortie des usines, sur les marchés et dans les quartiers, s'expliquer. Prendre des volées de bois vert, évidemment, mais aussi convaincre. « Électeur par électeur », la stratégie s'est avérée payante. Dans une campagne qui se voulait participative, chaque vote gagné pouvait ensuite se multiplier.
 
Ce scrutin picard doit être étudié, car il y a des leçons à en tirer. En allant militer les yeux dans les yeux avec des citoyens passés « de l'autre côté », François Ruffin a prouvé que pour eux non plus, rien n'est perdu. Qu'il n'y a aucune fatalité quant aux scores élevés de l'extrême droite en 2017. Que la colère s'exprimant dans un bulletin couleur bleu Marine peut changer de camp. Mais pour cela il faut se rendre sur place, connaître les lieux pour savoir comment (et de quoi) parler, faire preuve de compréhension, de pédagogie et de conviction. Sans détourner les yeux ni rejeter quiconque, car combat doit être livré. Partout. « Quand les gens sont paumés ils regardent les seules petites lumières qui sont dans le tunnel. On doit être cette lumière dans les mois à venir. » Bon nombre d'électeurs auparavant à gauche sont passés au Front national (dont le candidat Franck de Lapersonne) ; tout l'enjeu est désormais de leur faire faire le chemin inverse.
 
D'une campagne à l'autre
 
Ruffin candidat ayant gagné, la question est maintenant de savoir ce que Ruffin député fera. Dans ses luttes, l'écharpe tricolore lui donnera plus de légitimité. Mais, et le danger est là, il lui faudra parvenir à une fusion cohérente et complémentaire de ses fonctions, ses aventures. En faisant désormais partie des élus, il prend le risque de se trouver lui aussi accusé d'être parmi les « tous pareils ». Conscient de cela il a tenu, quelques heures après sa victoire, à rappeler que ses engagements seraient bien tenus : parmi eux, se payer au smic et avoir un mandat révocable. Un sans-faute est nécessaire, sous peine de perdre en crédibilité et de faire chavirer le navire de l'espoir (re)venu au port picard.
 
Le nouveau député de la première circonscription de la Somme l'affirme : à l'Assemblée, « le rapport de force ne sera pas pour nous ». Il y aura donc le palais Bourbon, mais aussi la rue. La victoire à peine acquise, les militants sont immédiatement partis en manifestation. « On va avoir un rôle dehors. Il va falloir qu'on réveille le peuple », et pas seulement du département. La victoire locale entérinée, le réalisateur de Merci patron ! vise désormais plus large. Pour lui, cette mobilisation ne doit pas être « une comète, il faut que ça s'installe dans la durée ». À gauche, les divisions sont tenaces. En témoigne l'histoire récente, fraîchement alimentée par les résultats de dizaines de circonscriptions perdues car (entre autres) aucune alliance n'a été faite.
 
Membre du groupe d'opposition qui devrait se former, François Ruffin a d'ores et déjà appelé ses « camarades » à se retrouver pour s'unir. Répétant sa maxime, « Nous sommes la gauche », il ne veut pas faire de différence entre les partis et mouvements portés par des convictions semblables et voués, en définitive, à des projets aux ambitions communes. Lui a réussi à concilier sous sa bannière écologistes, insoumis, communistes et même socialistes au second tour. Tant de « compagnons de colère » chantés par Michel Fugain dans Le Chiffon rouge, chanson devenue l'un des hymnes de la Picardie debout. Faire de même à l'échelle nationale est la condition nécessaire au prolongement de cette dynamique, dont la réussite sera conditionnée par l'importance de son union. Le plus dur commence peut-être maintenant.

Daryl Ramadier
Blog Mediapart






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