Jeudi 20 Juillet 2017

Parler vrai aux puissants... et à nous tous

Par Salil Shetty - Amnesty International.



« Pensez-vous que l’État chinois va le libérer maintenant ? » Dans le froid perçant d’une nuit de décembre à Oslo, la même question revenait sans cesse. J’avais assisté juste avant à la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix 2010 à Liu Xiaobo, défenseur des droits humains emprisonné et critique littéraire qui agaçait les autorités chinoises au plus haut point.


Décrié avec véhémence par l’État chinois, qui l’avait qualifié de « farce », cet événement avait mis à l’honneur de manière émouvante une vérité élémentaire : les mots ne sont pas des crimes ! Comme Liu Xiaobo l’avait expliqué lui-même au tribunal un an plus tôt, la liberté d’expression est « le fondement des droits humains, la source du sentiment d’humanité et la mère de la vérité ». Il a été condamné à 11 ans d’emprisonnement.
 
Bien que ravi de l’hommage que le monde rendait à son courage, je n’ignorais pas pour autant que le véritable combat ne faisait que commencer : la communauté internationale ferait-elle suffisamment pression sur les autorités chinoises pour les inciter à libérer Liu Xiaobo ?
 
Ou tout du moins pour le faire sortir de la prison lugubre du nord-est de la Chine où il se trouvait et lui permettre de purger sa peine sous la forme d’une assignation à résidence ? Il pourrait alors retrouver son épouse Liu Xia et être pris en charge par le médecin de son choix.
 
Tout au long de sa vie, Liu Xiaobo a fait preuve d’une détermination sans faille à parler vrai aux puissants, en sachant pertinemment ce que cela pouvait lui coûter à titre personnel. C’est pourquoi il demeurera une source d’inspiration pour les millions de personnes du monde entier qui luttent en faveur des droits humains, afin qu’elles-mêmes et d’autres puissent jouir d’une liberté fondamentale : le droit de s’exprimer, de débattre, de critiquer, de dénoncer l’injustice et d’amener les puissants à rendre des comptes.
 
L’année 1989 a marqué un tournant dans l’engagement politique de Liu Xiaobo. Il était revenu des États-Unis pour jouer un rôle de premier plan dans le mouvement en faveur de la démocratie. Pour ce motif, il a été incarcéré pendant deux ans. Comme il l’a déclaré plus tard : « Pour le simple fait d’avoir fait paraître des opinions politiques différentes et pris part à un mouvement démocratique pacifique, un enseignant a perdu sa chaire, un écrivain a perdu son droit de publier et un intellectuel a perdu la possibilité de s’exprimer en public. » Il a été de nouveau détenu entre 1996 et 1999, cette fois dans un camp de « rééducation par le travail ». Il a ensuite été placé sous surveillance policière permanente à son domicile de Pékin.
 
Ne se laissant pas décourager, il a continué à écrire des articles et des essais souvent provocateurs et mordants, extrêmement critiques à l’égard du système politique et de la situation des droits humains en Chine, refusant toujours de se rendre à l’étranger de crainte que les autorités ne le laissent pas rentrer.
 
À la fin de 2008, des amis lui ont demandé de contribuer à un manifeste connu aujourd’hui sous le nom de « Charte 08 », qui appelait à un changement politique dans le pays. Les autorités ont été désarçonnées en découvrant la diversité des premiers signataires, parmi lesquels figuraient d’éminents intellectuels et des fonctionnaires à la retraite. Ayant accueilli avec succès les Jeux olympiques plus tôt dans l’année – les autorités s’étaient d’ailleurs engagées à cette occasion à faire progresser les droits humains –, le gouvernement a cru qu’il pourrait faire de Liu Xiaobo un exemple sans susciter de tollé au sein de la communauté internationale.
 
Arrêté en décembre 2008, il a été détenu un an avant d’être jugé et condamné à 11 ans d’emprisonnement pour « incitation à subvertir le pouvoir de l’État » – la peine la plus lourde jamais prononcée pour cette charge à l’époque.
 
Nous connaissons maintenant la réponse à la question de savoir si l’attribution du prix Nobel de la paix pousserait le gouvernement chinois à corriger la grave injustice qu’il avait commise. Au lieu de saisir l’occasion de démontrer leur respect affiché de l’état de droit, les autorités, embarrassées et honteuses, ont déployé des efforts considérables pour imposer un silence médiatique sur l’affaire.
 
Elles ont assigné à résidence la poétesse et militante Liu Xia, épouse de Liu Xiaobo, et ont interdit aux avocats de ce dernier de prendre toute initiative visant à obtenir sa libération, rejeté toutes les demandes de diplomates et d’observateurs internationaux souhaitant lui rendre visite en prison et effacé toute mention le concernant sur l’Internet lourdement censuré auquel les Chinois ont accès.
 
Cependant, ce n’est que lorsque Liu Xiaobo, atteint d’un cancer du foie à un stade avancé, a été hospitalisé que le gouvernement a véritablement montré son visage cruel et vindicatif, précipitant de fait son décès en n’accédant pas à son souhait d’être soigné dans un autre pays. Deux spécialistes étrangers qui avaient été autorisés à le voir brièvement au début de juillet estimaient qu’il pouvait et devait être autorisé à quitter le territoire, mais leurs appels sont restés lettre morte.
 
Par ailleurs, à moins que le monde entier ne se mobilise pour demander que les autorités chinoises cessent de persécuter Liu Xia et la laissent circuler librement, il est probable que cette femme passe le restant de ses jours assignée à résidence, dans un isolement presque total.
 
Certes, l’histoire ne fera pas preuve de clémence à l’égard de Pékin, sachant que le seul autre lauréat du prix Nobel de la paix mort en détention a été Carl von Ossietzki, décédé en 1938 dans l’Allemagne nazi, mais les États étrangers ont aussi leur part de responsabilité. Leur inconstance en matière de défense des droits humains lorsque des intérêts économiques sont en jeu ont sans aucun doute favorisé l’intransigeance de Pékin.
 
Finalement, nous avons tous une part de responsabilité dans le sort tragique de Liu Xiaobo. C’est la dure leçon que nous devons tirer, au moment même où nous pleurons la disparition d’un immense défenseur des droits humains.

Salil Shetty
Secrétaire général d’Amnesty International
Amnesty.fr






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