Vendredi 14 Avril 2017

Nous sommes tous des abstentionnistes

Par Anthony. The Social Face.



Le lendemain des élections présidentielles américaines, où nous avons assisté à la victoire d’un candidat issu de la société civile avec une première dame immigrée de fraîche date ( ce qui est le rêve de beaucoup de gens quand même), j’ai découvert parmi mes amis facebook l’existence d’experts en géopolitique internationale, des spécialistes des États-Unis, des militants féministes etc… qui jusque là gardaient leurs identités secrètes. Leurs réactions outrées laissaient à penser que leur haut niveau d’expertise ne leur avait pas permis de prédire ou de comprendre la victoire de Donald Trump. Tout comme elle les avait rendu incapable de comprendre le Brexit, tout comme j’ai pu voir fleurir des experts en théologie islamique ou en stratégie militaire pendant les attentats de Paris, mais dont le niveau d’analyse s’arrête à des réactions émotionnelles, sans aucune prise de recul ou réelle tentative de compréhension. Et pour ma part je considère ce type de réaction comme beaucoup plus grave que les évènements qui les ont initiés.

 

Je ne vais pas refaire une analyse de l’élection de Trump et de ces autres évènements, je vais simplement analyser nos réactions de surprises face à ceux-ci. Être surpris de ce résultat, c’est ne pas avoir compris la société américaine, les questionnements des citoyens, leurs premières préoccupations, leurs rapports à la politiques etc… et ça n’a rien de très sorcier, car la politique n’a rien de spécialement compliqué, il suffit de s’y intéresser sérieusement pour comprendre, ce que nous ne faisons pas pour la plupart d’entre nous, et c’est de cela dont je vais parler.
 

La France est une démocratie imparfaite et dysfonctionnelle, que moi j’appellerais post-démocratie mais restons simple et disons juste démocratie. Beaucoup diront que le problème vient des institutions et des traités qui ne donnent aucun réel contre-pouvoir au citoyen si ce n’est «  la sanction par les urnes » qui nous permet juste d’empêcher le renouvellement des mandats. C’est vrai, c’est un vrai problème qu’il faudra résoudre également mais ça ne doit pas dédouaner le citoyen de ses propres responsabilités, car la base de la démocratie, c’est le citoyen, et la base du dysfonctionnement de celle-ci, c’est un peu aussi le citoyen. Étant moi-même un citoyen loin d’être irréprochable, je vais plus soulever des questions que de donner moi-même des réponses.

Les limites de la démocratie

Nous sommes très souvent amenés à penser la démocratie de manière positive, née la Grèce Antique, plus particulièrement Athènes. Pourtant l’autre grand apport de la civilisation grecque, la Philosophie, s’est toujours montrée très suspicieuse envers ce système. Dans ces dialogues avec Platon, Socrate, le père fondateur de la philosophie grecque, est assez pessimiste sur la question démocratique, et il n’aborde pas la question des institutions athéniennes mais le principe même de la démocratie : le pouvoir aux citoyens.
 

Dans le Livre VI de La République, Platon nous relate un dialogue entre Socrate et un personnage nommé Adimante, Socrate essayant de faire comprendre à ce dernier les défauts de la démocratie en le comparant à un bateau :


-« Si vous partiez pour un voyage en mer », demande Socrate, « qui voudriez-vous qui puisse choisir qui est en charge de ce bateau ? N’importe qui ou des personnes qui c
onnaissent les règles et les exigences des voyages en mer ? »


-« Les derniers bien sur » , répond Adimante ».


-« Pourquoi donc, répond Socrate, continuons-nous de penser que n’importe qui conviendrait à juger ceux qui devraient gérer un pays ? »


Ce que Socrate essaie de faire comprendre ici à son interlocuteur, c’est que voter doit relever d’une certaine compétence et ne doit suivre une quelconque intuition. Et comme toute compétence, ça ne relève pas de l’inné mais de l’acquis. C’est quelque chose qui doit être enseigné. Laisser les citoyens voter pour la seule raison qu’ils sont des citoyens et qu’ils en ont le droit est tout aussi irresponsable que de laisser n’importe qui sans aucune connaissance en navigation en charge d’un bateau en pleine tempête.


Comprenons nous bien, Socrate n’était pas élitiste au sens commun où nous l’entendons : il ne pensait pas que seule une fraction de la population devait voter, simplement que seulement ceux qui avaient profondément et rationnellement sur les questions politiques devaient voter. C’est la distinction qu’il faut faire entre une démocratie intellectuelle et une démocratie par droit de naissance. Dans le deuxième, nous donnons le droit de vote à tous sans exception, sans le lier à la sagesse, la culture, la connaissance qui va avec.

Nos différentes façons de concevoir la démocratie
 

Revenons à notre époque et parlons de notre comportement de votants.Au delà de la grille de lecture classique droite-gauche, le philosophe suisse Alain de Botton distingue 2 types de votants : les « romantiques » et les « classiques », qui correspond plus à la personnalité profonde des individus.


a) La révolution contre l'évolution
 
  • Les romantiques croient en la révolution, en le fait qu’un monde bien meilleur est à notre portée si nous accomplissons tout de suite les actions nécessaires, comme ratifier un traité ou l’annuler, ou commencer une guerre ou bien la terminer. Pour eux, l’impatience est une vertu nécessaire pour gouverner une nation. Ils ne sont pas spécialement opposés à la colère ou la violence tant que celle-ci est gérée correctement. Les romantiques jugent toujours le monde actuel avec les standards de leur monde idéalisé. La plupart du temps, ils sont déçus de la politique actuelle en constatant les injustices, les mensonges, les compromis et les timidités de la quasi-intégralité du personnel politique.
 
  • Le votant classique, lui, ne croit pas aux postures et aux actions soudaines. Ils se focalisent plus sur ce qui pourrait mal se passer et préfèrent limiter les inconvénients, conscients que la situation pourrait s’aggraver. Avant de condamner une politique, ils préfèrent porter attention aux concessions qui seraient supportables. Ils ont une vision des gens assez négative et pensent que le rôle des politiques est de contenir les mauvais penchants des individus. Les grands idéaux les rendent nerveux et ils sont guidés par le fait de rendre les choses moins pire. Les classiques croient en une évolution lente du monde
 
b) Le blâme contre la responsabilité
 
  • Les romantiques perçoivent beaucoup ce qui ne va pas dans le monde et cherchent qui blâmer pour ça. Ça peut être telle classe sociale, ou un groupe social déterminé. Un problème ne peut pas être la faute de personne, et le but de la politique est donc d’identifier les responsables et de les sanctionner. Ils croient beaucoup en leur pureté et ne pensent jamais être pires que leurs ennemis, ce qui leur permet de s’en prendre à eux tout en gardant bonne conscience
 
  • Les classiques aussi recherchent ce qui ne va pas, mais ils sont conscients de leurs propres capacités à commettre des erreurs, ce qui les rend hésitants à blâmer. Ils reconnaissent assez facilement en quoi ils pourraient commettre des erreurs si les circonstances étaient différentes et que personne n’a le monopole de la justice.
 
c) L’individu contre l’institution
 
  • Le votant romantique croit que tout ce qui a été accompli de grand dans l’histoire est le fruit d’individus talentueux et vertueux, prenant leurs destins en mains et luttant contre l’inertie de la masse et surtout des institutions. Les romantiques pensent qu’il est possible de comprendre une situation de façon tellement claire et donc en déduisent qu’ils sont souvent dans le vrai dans leurs analyses, considérant ainsi que les personnes avec qui ils sont en désaccord n’ont pas besoin d’être écoutés.
 
  • Les classiques sont assez effrayés à l’idée que des acteurs isolés s’occupent des problèmes seuls et qu’à cause des faiblesses naturelles présentes en chacun de nous, provoque des désastres. Ils préfèrent des institutions légales, aux fonctionnement lents et précautionneux pour restreindre la capacité de nuisances individuelles. Les votants classiques sont très conscients de leur capacité à se tromper et prêtent toujours attention aux avis divergents.
 
d) La force contre la modestie
 
  • Les romantiques pensent que le meilleur moyen pour une nation d’être en sécurité est de se montrer forts.
 
  • Les classiques pensent que le meilleur moyen est d’être bien considéré et bien vu par le reste du monde et donc éviter les actions qui peuvent décevoir ou alarmer ses voisins. Ils pensent que le désir de puissance poussent les autres pays à aussi essayer de devenir aussi forts et que donc le meilleur moyen est de se préparer en secret pour le pire, mais de toujours chercher à entretenir l’amitié.
 
  Vous vous êtes probablement reconnus dans l’une ou l’autre des catégories, peut-être les deux sur certains aspects. Je ne vais pas défendre l’un ou l’autre mais simplement vous amener à vous poser cette question : au vu de votre propre comportement électoral actuel, devez-vous vous rapprocher du classique ou du romantique pour avoir un comportement plus sage ou plus pertinent?


La politique dans notre quotidien

Sortons maintenant de la simple question du vote en abordant le quotidien. Je vais simplement poser des questions : est-ce que vous, qui lisez ces lignes, savez que les hommes politiques mentent sur leurs programmes et promettent n’importe quoi ? Pourquoi continuez-vous à voter pour un candidat ? Le mensonge est peut-être quelque chose que vous considérez comme normal en politique ?
 
Quand vous allez voter, consultez vous le programme de chaque candidat intégralement ? Allez -vous faire du fact-checking pour vérifier leurs affirmations ? Faites-vous des recherches assidues sur le passé de chaque candidat pour voir ses engagements passés ? Ou les discours et les commentaires sur ceux-ci vous suffisent à vous faire une opinion ?

Quand vous consultez un programme, économique, environnemental, sociétal, êtes-vous suffisamment cultivé sur les thématiques abordées ? Ou avez-vous juste l’impression d’avoir compris grâce aux explications du politicien ? Vous cultivez-vous sur ces thématiques au quotidien, pour en maitriser tous les tenants et les aboutissants afin de détecter les biais idéologiques des candidats sur ces questions ?

Comprenez-vous que le politique ne s’arrête pas aux élections et aux urnes ? Savez-vous que d’acheter des aliments bios produits localement au lieu de la nourriture issue de l’industrie agroalimentaire, c’est politique ? Que faire du vélo au lieu de prendre sa voiture, c’est politique ? Que donner à telle association plutôt qu’une autre, c’est politique ? Que d’entretenir de bonnes relations avec ses voisins, c’est également politique ?

Je pense que tant que nous n’aurons pas trouvé de réponses à ces questions et de solutions à nos contradictions, nous ne sortirons jamais de ces impasses politiques auxquelles nous semblons de plus en plus confrontés. Il est temps que nous cessions d’être des abstentionnistes intellectuels face aux questions politiques et que le changement ne soit plus un discours politique mais un acte citoyen.

Anthony
The Social Face

 







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