Vendredi 31 Mars 2017

Le Bon, la Brute et le Comptable : initiation à la corruption

Par Anthony. The Social Face.



Assez souvent en politique surgissent ce que l’on appelle les « affaires ». Il peut s’agir de détournement d’argents, de corruption, de pots de vins, de délits d’initiés, et toutes sortes de malversations qui entretiennent le sentiment du « tous pourris » et la défiance de la population avec la classe politique.


Très souvent, la classe politique et les médias minimisent ces affaires en voulant en faire des cas isolés. Cela dit, en tant que citoyen, je commence à me dire qu’il y a beaucoup trop de cas isolés, et que, même si la majorité des individus composant la classe politique sont d’honnêtes citoyens, la majorité des grands professionnels de la politique, ceux ayant acquis les plus hautes fonctions, le sont beaucoup moins. D’ailleurs qu’est-ce qui me prouve que la majorité de la classe politique est composée d’honnêtes citoyens. Peut-être que la corruption fait partie intégrante du pouvoir, qu’elle n’est qu’une banalité du métier ? On va tenter d’analyser cela avec un objet d’étude peu banal : un jeu vidéo.
 

Dans cet article  j’ai expliqué que les jeux vidéos étaient porteurs de sens, voire de messages, et j’avais donné quelques pistes pour expliquer comment les décrypter. Je vais ici passer à un cas pratique avec le jeu « Le Bon, La Brute et Le Comptable ». Développé par l’agence Journalisme++, ce jeu à pour but de montrer en quoi la corruption, dans tout ce qu’elle englobe, fait partie du quotidien de tout personnage politique. D’après Nicolas Kayser-Bril, l’une des trois personnes à avoir travaillé sur ce jeu, les affaires de corruption sont loin d’êtres des cas isolés, il s’agit bien de systèmes mis en place à l’échelle d’un territoire, d’un service ou d’un niveau d’organisation. Le jeu a bénéficié d’un long travail d’enquête, tous les exemples de corruption sont issus de faits réels, pour beaucoup recensés en France et d’autres pays au même niveau de développement, qui ne sont pas forcément les pays auxquels on pense quand on parle de corruption.
 

Maintenant que les intentions sont claires, de quoi parle le jeu ? On incarne un directrice de cabinet, en début de carrière dans une municipalité française. Le but du jeu est de se maintenir en place et de poursuivre sa carrière le plus longtemps possible, et pour cela, il faut prendre les bonnes décisions.
 

Cependant pour comprendre complètement le jeu, je vais tenter de rapporter ici mon expérience de joueur et mes interrogations durant mes parties successives. Je ne vais évidemment pas relater toutes mes parties mais seulement lister les points importants que j’en ai retenu, libre à chacun de se faire un avis en jouant de lui-même ici. Il y a un lexique en en fin d ‘article pour certaines termes techniques utilisés.
 

La politique de gestion est une question d’équilibre, mais pas celui qu’on croit

 

Le jeu est avant tout un jeu de gestions, il faut donc composer avec certaines données qui vont déterminer notre avenir dans le jeu. Comme nous gérons le cabinet d’une municipalité, il est évident que nous devons jongler avec les indicateurs comptables (les revenus de la villes, les dépenses et les réserves ) mais il y a d’autres indicateurs, beaucoup plus mis en avant, les indicateurs de risques, divisés en 3 catégories : le risque légal (tout ce qui est en rapport avec la loi), la méfiance des industriels ( tout ce qui les relations avec les différentes sociétés privées) et le risque politique ( tout ce qui affecte ma carrière ). Au fil de ma partie, je me suis assez vite désintéressé aux premiers indicateurs pour me focaliser sur les seconds. Ils sont clairement mis en avant dans l’interface (puisque visible en permanence) contrairement à ce qui concerne le budget de la ville, qui nécessite que je clique avec un onglet. Déjà on note une hiérarchie : mes intérêts personnels priment sur l’intérêt collectif. L’autre détail est que finalement, ce qui peut arrêter ma partie (donc me faire perdre ) se résume quasi exclusivement aux indicateurs de risques et non aux indicateurs comptables. Ainsi, le jeu cherche déjà à nous démontrer qu’un homme politique sérieux aura toujours plus tendance à se focaliser sur ses intérêts personnels.
 

Le « zéro risque » est impossible


Durant toutes mes parties, j’ai tenté de minimiser les risques me concernant et bien entendu, très peu de choix sont sans conséquence. Pendant par exemple des propositions de pots de vins, il est impossible de s’en tirer sans conséquence ; soit vous l’acceptez et votre indicateur de risque légal augmente, soit vous le refusez, et votre indicateur de méfiance industrielle augmente. A partir d’un certain niveau dans les indicateurs, le jeu s’arrête. Ainsi le joueur comprend bien que la longévité de sa carrière ne dépend pas tellement de son honnêteté ou de sa corruption, elle dépend surtout du moment où il choisit d’être honnête et celui où il choisit d’être corrompu et surtout du risque plus ou moins élevé qu’il encourt. Ce qui m’amène au troisième point.


L’impression d’impunité

 

Pour parler un peu d’actualité, François Fillon a critiqué la justice en lui reprochant d’outrepasser ses fonctions et de mener une kabbale contre lui (alors que justement, pour une fois, elle considère un homme politique haut placé comme un justiciable comme un autre). On peut considérer cette défense comme très mauvaise mais en fait, elle est assez cohérente avec ce que nous montre le jeu. Même si les indicateurs de risques peuvent mettre fin à la partie, ils nous laissent quand même une très grande latitude. Sur beaucoup de parties, j’ai pu me remplir les poches sans risquer quoique ce soit, et surtout les plus gros risques ne sont pas forcément les plus rentables. Dans le jeu, on a beaucoup plus à perdre en achetant pour 10€ de DVD sur Amazon avec l’argent de la Mairie* qu’à créer une société bénéficiant de contrats publics** pour pouvoir ensuite truster tous les appels d’offres.
 

Une large partie de la corruption est légale

 

Si les risques au niveau légal sont aussi peu nombreux, c’est surtout parce que tout ce que l’on peut appeler corruption n’est pas forcément illégal. Vendre un terrain à un ami du maire en dessous de valeur légale***, ou encore leur racheter un terrain pour leur louer à bas prix**** n’a rien d’illégal, mais bon, c’est avec l’argent des citoyens, on peut se le permettre, car le jeu nous montre aussi une certaine image des élus.
 

Les élus pensent sur le court terme

 

Le jeu ne nous expose pas les élus comme des personnes foncièrement corrompus, mais il nous dépeint à travers le personnage du maire, une personne beaucoup plus intéressé par sa réélection, n’hésitant pas à favoriser ses amis industriels et surtout qui pense à court terme. Pour citer un exemple, il y a un cas ou le maire vous encourage fortement à financer un chantier grâce à un partenariat public-privé***** en déclarant « J’adore ces PPP, on fait les travaux et c’est le maire suivant qui paye ».


Le médiatique dépasse le judiciaire

 

Mais quelquefois, l’impunité peut aussi s’expliquer par l’impact médiatique, ou plutôt le peur d’un supposé impact médiatique. Dans 2 cas, mon honnêteté a failli me coûter cher simplement à cause l’image de la municipalité que cela pouvait renvoyer, dans le cas d’une vente de droit d’entrée à l’université****** et dans celui d’un conflit sur des pénalités de retard******* : le maire est très soucieux de l’image de sa ville et préfère aussi ignorer certains écarts à la loi plutôt que de risquer une surexposition médiatique.


L’honnêteté est possible, mais ça coûte cher


Du coup, peut-on gagner à ce jeu en étant honnête ? Oui mais ça rapporte peu et surtout il y a certaines concessions à faire, auprès du maire auprès des industriels. Comme quoi on peut rester globalement honnête mais pas totalement moral mais le plus intéressant à noter que l’institution que l‘on craint le moins en matière ce corruption, ça reste la justice.


Anthony
The Social Face 
 

*Achat avec la carte de crédit de fonction :on peut être tenté d’utiliser la carte bleue de sa mairie ou de son gouvernement pour faire ses courses. Mais comme les dépenses en carte sont très faciles à tracer, cela peut être dangereux. Fin 1995, Mona Sahlin, n°2 du gouvernement social-démocrate est forcée de démissionner pour avoir réglé quelques courses, dont 2 barres de Toblerone avec sa carte de crédit de fonction. C’est la célèbre affaire Toblerone. 

**Conflits d’intérêts :Des élus ou des fonctionnaires peuvent posséder des entreprises qui bénéficient de contrats publics. Dans certains pays, ce mélange des genres est interdit, mais le bénéficiaire final d’une société peut toujours être masqué par un prête-nom ou par une société-écran. 

*** Corruption dans les ventes immobilières:les villes possèdent souvent des terrains et des immeubles. Ces biens peuvent être vendus au prix du marché ou à des prix plus bas, pour faire un cadeau à l’acheteur. Il est fort difficile d’identifier ces transactions frauduleuses car, le plus souvent, il n’existe pas vraiment de marché pour un immeuble entier ou un grand terrain en centre ville.

****Location de biens publics à des sociétés privées:L’une des manières les plus simples pour un élu ou un fonctionnaire de subventionner une société privée est de lui acheter un bien immobilier puis de la lui louer à un très bas prix. L’opération est complexe à tracer et complètement légale.Le club de football de Strasbourg a usé de ce stratagème et a reçu 5 millions d’euros du Conseil Municipal.

*****Les partenariats public-privé:Ce partenariat implique qu’une société privée réalise un investissement, en général la construction d’un équipement public (route, stade, pont). En échange, la société privée peut garder tout ou partie des revenus d’exploitation de l’équipement. L’objectif était que les administrations puissent investir dans de nouveaux équipements sans rien payer. En réalité, les administrations s’engagent souvent à payer un loyer à la société privée, dont le montant total dépasse la valeur de l’investissement ! Comme ces loyers sont étalés dans le temps, on ne voit pas que le partenariat public-privé a en fait coûté plus cher à la collectivité qu’un investissement traditionnel. Pour l’organisation de l’Euro 2016, la ville de Bordeaux a demandé à des sociétés privées de construire un stade. Officiellement, la ville n’a payé que 19 millions d’euros.Mais si l’on ajoute ce que la ville s’est engagée par la suite à rembourser, le cout pour le contribuable sera de 220 millions.

******La vente de diplômes et la vente du droit d’entrée à l’université ne sont pas rares en Europe. Comme toujours dans les histoires de corruption, les personnes impliquées ont intérêt à garder le silence car c’est la réputation de toute l’université qui serait impactée si un scandale devait voir le jour. Laroussi Oueslati, le président de l’Université de Toulon fut condamné à 2 ans de prison pour avoir organisé un système de corruption consistant à monnayer l’inscription d’étudiants chinois en échange de sommes d’argent pouvant aller jusqu’à 3000€ ou de relations intimes entretenues avec deux étudiantes.

*******Le détail des contrats public : Les contrats de construction publique ont en général de nombreuses clauses, comme des pénalités de retard. Pour qu’elles prennent effet, le client (en l’occurrence, la ville), doit activer la clause, ou, si l’industriel refuse de payer, l’assigner en justice. Ces situations sont normales pour des équipes de juristes aguerris, mais, pour des petites villes, ou sur des sujets politiquement sensibles, il est plus facile de les ignorer.






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