Lundi 30 Octobre 2017

La théorie du pire

Par Michael F.



Depuis plus d’un an, je hais mon job. J’oscille quotidiennement entre Bored out et Brown out. Ce dernier anglicisme est la nouvelle pathologie du travail mise en exergue par des spécialistes. Elle relate le vide de sens d’une tache effectuée dans le contexte professionnel. Je lis par ci, par-là, que s’il existe autant de pathologies, résultats d’une insatisfaction galopante au travail, c’est que les générations Y et autres « millénials » seraient des capricieux, qu’ils veulent toujours plus et ne sont satisfaits de rien.

 

Vouloir disposer de sa vie, avoir pour exigence de passer des journées stimulantes, épanouissantes. Ne pas avoir envie de se sentir mal, à cause d’un emploi vide de sens, ou stressant, ou au service d’un patron que l’on enrichit sans s’enrichir ni pécuniairement ni humainement ni rien du tout. Je vous le demande, est-ce du caprice, ou de la dignité ?
 

Quand on a suivi le chemin/schéma bien franco-francais de l’école puis des études (il existe des pays où l’on sait prendre du recul pour réfléchir intelligemment à son avenir sans se précipiter), qu’on a bossé dur pour obtenir un diplôme, parce que c’est « la voie naturelle » que l’on nous présente dès notre entrée en CP ; a-t-on le droit d’être déçu du résultat ? Peut-on être dégouté quand on arrive au bout du tunnel, où l’on nous avait promis épanouissement total et que nous sommes ou boredouté ou burnouté ou brownouté ? 
 

Oui nous le pouvons. Mais plus que ça, nous le devons. Par amour propre déjà. Mais nous devons aussi le scander haut et fort pour que certaines personnes, appelées décideurs, comprennent qu’il existe un véritable malaise dans le rapport individu/travail. Qu’il n’est pas normal que certaines personnes, après avoir traité leurs mails à 08h40, attendent que la journée se termine pour quitter leur bureau de 9m2. Avec l’absurdité de la présence au travail et la carotte d’un salaire minable à 1300 qui permet de payer son loyer et sa bouffe (et encore en étant bien loti puisqu’on a un emploi).
 




Je me prépare à quitter cet emploi. Je me prépare à me lancer en tant qu’autoentrepreneur et j’entends autour de moi, et parfois même dans ma tête : mais t’es fou ; tu as une sécurité, un salaire qui tombe, le marché de l’emploi est désert et il est trop difficile de s’y « réinsérer ». C’est beaucoup de tiraillements et d’angoisses. Et parfois, quand j’ai peur, je pense à ma théorie du pire. 
 

Le pire ? C’est quoi ? Qu’est ce qui pourrait m’arriver de très mauvais ? Ne plus pouvoir manger, ne plus avoir de toit. Ce sont les pires des situations puisqu’elles menacent directement notre vie. Si on ne mange pas, qu'on dort dans la rue et le froid, notre existence même est menacée. 
 

Entre le pire et un épanouissement total ou une réussite personnelle dans un cadre professionnel, un champ des possibles s'offre à nous. Si l'on est suffisamment entouré, famille, amis, le pire n'arrivera pas. Personne ne nous laisserait tomber dans un moment de grande détresse. Parti de ce constat, il devient donc possible de relativiser le risque pris à quitter un emploi dans lequel nous ne sommes pas heureux, épanoui. Tant que l'on peut subvenir à nos besoins primaires, nous existons. Quel véritable intérêt à fragiliser cette existence en prenant le risque de s'effacer face à un emploi qui nous assure un salaire certes, mais dans lequel nous sommes frustrés ou aigris?  
 




Cette mise en perspective est le premier pas dans ce champ des possibles: formation, nouvel emploi, pause pour une prise de recul, réorientation. Nous devons prendre conscience que nous ne sommes pas que des moutons destinés à gonfler la croissance et à passer des vies de frustrations et de tristesse. Puisque c'est bien de nos vies qu'il s'agit, et nous n'en avons qu'une seule. 
 

Nous avons aussi une voix et le pouvoir d'agir. Le luxe de dire non, je ne sacrifierai pas mes rêves pour un salaire. Et le plus beau dans tout ça, c'est que nous sommes nombreux. Pour rappel, une enquête Ipsos publiée en 2015 a mis en exergue un chiffre: 47% des français estiment passer à coté de leur vie. Alors messieurs les politiques, que comptez-vous faire ?

Michael F
 









1.Posté par Squad le 26/01/2017 22:19

"Alors messieurs les politiques, que comptez-vous faire ?"

Est-ce vraiment à l'Etat de chouchouter le travailleur adulte, responsable de ses choix et libre de voir ailleurs ? De s'assurer qu'il ne s'emmerde pas sec à jouer au solitaire ?

Nos pères qui s'usaient à bosser à l'usine Renault de Flins, est- ce qu'ils s'éclataient plus que toi ? Tu crois qu'ils avaient des défis quotidiens, une stimulation intellectuelle, du plaisir ? Autre chose de quoi être fier que la satisfaction du travail bien fait, quand bien même la tâche était merdique ?

Peut-être que c'est juste une question d'éthique et d'hygiène professionnelle ? Je croise des mecs payés au lance pierre occupant des postes merdiques. Ils s'éclatent. Parce qu'ils donnent le meilleur d'eux-même. Ca ne sert à rien, sinon qu'à se sentir bien.

Et si rien ne va plus, mieux vaut tenter de voler de ses propres ailes, que de suggérer qu'autrui doive se saisir de la mission d'assurer notre bien être personnel. Ca fait un peu homme blanc misérabiliste, oubliant la chance qu'on a d'avoir toit au dessus de la tête, nourriture et eau potable.

2.Posté par Sarah le 27/01/2017 09:49

c'est pas parce que nos parents ont soufferts à l'usine qu'on doit accepter de souffrir aussi. Et oui c'est oas deconnant de dire que bcp d'emploi sont vides, intellectuellement et vide de sens Ok on vit 70 ans en ayant bossé dans notre roue de hamster pendant 40ans.Bah je suus d'accord que pour ceux qui souhaitent faire autrement ils puissent le faire. Et c'est pas misérabiliste. Avoir de l'eau potable oui c'est une chance mais si on rentre pas dans la roue du hamster on fini a la rue. Sans toit et sans eau potable. Justement on a créé des machines qui peuvent libérer du temps pour faire autre chose. Des choses comme vivre la vie. Faire du bénévolat, aider les autres etc...

3.Posté par EkiYa le 27/01/2017 09:49

"je croise des mecs payés au lance pierre occupant des postes merdiques. Il s'éclatent" + "chance qu'on a d'avoir toit au dessus de la tête, nourriture et eau potable" = comment faire l'apologie de l'esclavage. En clair, on t exploite tout en te maintenant en vie donc sois reconnaissant! C'est beau!

4.Posté par Pommedepin le 27/01/2017 13:57

Cher Squad,
Je suis d'accord avec toi quand tu dis qu'il ne faut pas attendre des politiques qu'ils fassent tout à notre place pour que nous soyons heureux.
Bien évidemment, cela doit dépendre de nos choix, de notre action.
Mais malgré tout, nos choix et nos actions sont conditionnées voire contraintes par un cadre législatif, politique et un contexte économique qui eux dépendent de l'action politique. Mais encore une fois, là aussi nous sommes responsable de nos choix électoraux.

Mais il faut reconnaître aussi que le mal-être au travail est un fait à prendre en compte, dans la mesure où le contexte économique et le cadre politique font qu'on ne peut décemment vivre sans travailler 30 à 40h par semaine pour le salaire minimum. Cela a une incidence sur notre perception du bonheur. Pour certains, le travail sera la condition du bonheur puisqu'il occupera le temps et donnera accès à une aisance matérielle viable. Pour d'autres, il faudra plus que ça. Parce qu'ils se diront qu'on peut occuper son temps autrement, parce qu'ils se demanderont pourquoi le minimum vital n'est pas un dû inconditionnel, et parce qu'ils ne pourront pas se résoudre à consacrer 40 heures par semaine à une tâche qui ne représente aucun intérêt pour eux. Et il est de moins en moins simple d'effectuer un métier qui nous passionne.
L'argument du "avant c'était pire et on ne s'en plaignait pas", je lui opposerait un " maintenant on essaie de faire mieux et ce n'est pas pour rien". Tu dis même que nos pères "s'usaient" à leurs tâches, tu te rends donc bien compte qu'il y a un problème. Un ouvrier qu'on use comme un outil...
Certes ça peut paraître frustrant pour ceux qui ont été lésés par le passé, mais cela ne doit pas freiner les progrès qui veulent aller dans le sens du bonheur et de la prospérité pour tous. Car, au fond, c'est ce qu'on veut tous, et si d'autres modalités de vie peuvent nous y rapprocher, pourquoi ne pas ouvrir son esprit à ces alternatives?
Et sans même vouloir généraliser un modèle de travail nouveau, ce serait bien que la société laisse au moins le choix au gens, sans réduire à la précarité ceux qui ne trouvent pas leur place dans l'offre de travail actuelle.

5.Posté par Hancklum le 27/01/2017 14:34

@Squad : Nos pères qui s'usaient à l'usine ont lutté durement pour que l'on reconaisse leurs droits et leurs pères avant eux aussi, c'est les oublier voir les mépriser que de cesser cette lutte éternelle de ceux qui ont contre ceux qui font.
Ces seconds sont pourtant en train de la gagner cette lutte, les inégalités n'ont jamais été aussi élevées, et n'ont jamais cru si vite. (rappel : en 2010, 500 personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale, en 2016, 68, en 2017 seulement 8...)
Les politiques ont bien sûr un rôle à jouer, au niveau de la répartition des richesses et du travail. rémunérations plafonnées, taxes sur les transactions financières et sur le capital, revenu universel (qui répond particulièrement bien au besoin de sécurité dénoncé dans l'article ainsi qu'au besoin de partage du travail), et je ne parle que des solutions déjà imaginées et proposées... Mais il y en a surement encore d'autres.

6.Posté par Snaggy Man le 27/01/2017 15:16

Si effectivement on peut penser que ce n'est pas le rôle des politiques de s'occuper du bien être des populations (encore que, on pourrait oser, non ?), je ne suis pas d'accord pour autant avec vous concernant votre comparaison avec nos pères : ce n'est pas parce qu'ils ont été bouffés par un système qu'il faut, tel des moutons, continuer dans ce type de Société.

Je ne suis pas du genre à me dire "chouette, je me suis pris une baffe alors que j'aurais pu en recevoir deux, ou plus". Donc oui, Michael a raison de ne pas se contenter d'une vie qui ne lui apporte rien. Car bon sang, on ne vit qu'une fois sauf preuve du contraire ! Notre passage sur Terre est furtif (que ça passe vite !) donc il ne faut pas gâcher cette opportunité. Et au delà des politiques, ce sont les classes "ultra possédantes" qui se retrouveraient prises à leur propre piège si les travailleurs de tous niveaux décidaient, massivement, de ne plus jouer leur jeu.

Personnellement, je fais un boulot intéressant, j'ai des responsabilités et je gagne très bien ma vie. Mais des fois je me demande quand même à quoi tout ça rime : vivre de manière (presque) libre 5 semaines par an, pour arriver à la retraite usé (à quel âge ? 70 ans ? plus ?) et faire le constat que ma vie m'aura été prise par un système qui me crée des besoins superflus et en parallèle me permet de les satisfaire par un travail acharné et ultra chronophage me fait flipper. Pour l'instant, je me raccroche lâchement au fait que j'ai des enfants et que je ne peux pas tout planter et les entrainer dans ma "folie". Mais pour combien de temps ? Et est-ce être un bon père que de les pousser, eux aussi, à suivre cet exemple si pauvre à tous points de vue des générations précédentes ? J'ai vraiment un gros doute...

7.Posté par Margot le 27/01/2017 16:30

Et nous? Qu'attendons nous pour vivre?
Bravo Michael de sauter le pas, tu participes à créer le monde de demain. Et merci de partager cet article qui me fait me sentir moins seule ;)

8.Posté par Amélie Bruzac le 30/01/2017 12:27

Oui, Bravo d'avoir sauté le pas Michael! Comme je te comprends! Pour ma part j'ai franchis ce cap l'année dernière, je sais bien que ce nouveau choix ne sera pas tout rose mais ça fait tellement de bien de ne plus servir des intérêts complètement opposés à ses propres valeurs, de subir des décisions qui viennent d'actionnaires ou de fonds de pensions à l'autre bout du monde... Tout ça pour quoi? Un salaire, qui nous permet de consommer, certes. Consommer, faire du shopping, prendre un avion et partir loin de tout ça pendant quelques jours, pour oublier notre quotidien, aller boire des verres le week-end, pour oublier toujours... Combien sommes nous à détester le lundi, à n'attendre qu'une chose, le vendredi soir pour être libéré de notre condition de travailleur? (quelque soit le travail d'ailleurs). "Etre libéré", c'est vraiment ça. Oublier tout ça pendant 2 jours, pour repartir subir cette situation à nouveau pendant 5 jours. Et répéter incessamment ce scénario pendant 40 ans, jusqu'à la retraite et la délivrance! Non ce n'est pas une vie, en tout cas je trouve que c'est bien triste de la résumer à cela. Je suis d'accord, c'est à chacun d'entre nous de se donner les moyens si l'on ne supporte plus cette situation. Et effectivement les politiques ne peuvent pas tout. Mais ils peuvent prendre des mesures qui aideront la société a évoluer dans le bon sens. Car c'est aussi un choix de société, et il faut que les mentalités évoluent. Non, le travail ne doit pas égaler "mal-être", "usure", "subir", "contrainte" et tout autre terme aussi négatif. Bonne chance pour la suite Michael, mais je suis sûre que ça ne pourra qu'être mieux!

9.Posté par Idem le 31/10/2017 16:07

ça fait du bien de lire ça. J'ai un bon salaire (2500 net) et mon travail est loin d'être le pire, il est même par moment intéressant, créatif et stimulant. Il n'empêche... Resté coincé 39h dans un bureau à faire des projets qui n'ont en général pas de sens pour la plupart sinon remplir les lignes d'un contrat, j'ai l'impression de passer à coté de ma vie. Donc voilà, je pars moi aussi. J'ai également les mêmes pressions extérieures de mes proches. Mais finalement, le bien être, ça n'a pas de prix, même à 2500€ / moi et même avec un boulot "pas si pire".

10.Posté par Merlin le 31/10/2017 22:50

Toutes mes félicitations pour cette tentative de retrouver un sens à votre vie. Non, vouloir être épanoui dans sa vie ce n'est pas être pas capricieux! Votre réflexion sur la génération Y capricieuse, me fait penser à un voisin, proche de la cinquantaine, qui au plus fort de la crise économique, disait que si les jeunes d'aujourd'hui ne trouvaient pas d'emploi, c'était parce qu'ils étaient fainéants. Jusqu'au jour où, la crise l'a rattrapé et qu'il s'est retrouvé sans emploi pendant près de 2 ans malgré toute l'énergie qu'il a pu déployer. Un dur retour à la réalité qui l'a amené à changer d'avis sur les jeunes.
@Squad : Opposer l'usure physique d'autrefois à l'usure psychologique, c'est ignorer les dégâts que cette dernière peut faire. Le stress et l'anxiété peuvent avoir de graves conséquences.
Je suis actuellement consultant en prestation de service (faute de mieux comme beaucoup) et j'ai pleinement conscience de cette déshumanisation du travail que vous décrivez. J'ai décidé d'entamer une reconversion pour m'affranchir de ce sentiment de n'être qu'une bête traquée, pressurisée sans avoir son mot à dire et sans perspective d'évolution. Concernant nos dirigeants politiques, je n'en attends rien. Nous ne sommes pour eux que des "fainéants" "qui ne sont rien". Les citoyens sont les seuls à pouvoir impulser un autre choix de société. Je ne sais pas si vous arriverez à vos fins mais je suis sûr que vous ne vous blâmerez jamais d'avoir essayé.

Nouveau commentaire :


DANS LA MÊME RUBRIQUE NOUS VOUS RECOMMANDONS :
< >

Lundi 20 Novembre 2017 - 15:18 Le Japon poursuit sa pêche à la baleine

Jeudi 2 Novembre 2017 - 17:06 Un simple contrôle de police












Rejoignez-vous sur Facebook




Inscription à la newsletter




Les derniers tweets
Les répliques : Deux journées organisées par le syndicat enseignant Sud-Education 93 sur le thème de l’antiracisme à l’école "en no… https://t.co/tT0EC447Rw
Mercredi 22 Novembre - 20:43
Les répliques : Le journaliste @frhaz accusé d'agression sexuelle et suspendu par la chaîne @LCP s'est excusé hier, expliquant avoi… https://t.co/ldoUsRX07F
Mercredi 22 Novembre - 15:33
Les répliques : Remboursement des soins médicaux : la ministre de la Santé @agnesbuzyn n'est pas là "pour offrir des montures Chane… https://t.co/ChdZGMUpDz
Mercredi 22 Novembre - 09:26
Les répliques : Lundi dernier, l'Unicef organisait la journée internationale de l'enfant @onikv_ https://t.co/7aocB9PuMT
Mercredi 22 Novembre - 08:15




Article populaire

« A force de sacrifier l'essentiel pour l'urgent, on finit par oublier l'urgence de l'essentiel » Edgar Morin

Par Jn Brandon.

Nous vivons aujourd’hui la sixième extinction de masse et sommes entrés dans une crise écologique et sociale sans précédent. L’effondrement de la civilisation est proche mais pourtant largement ignorée par les grandes instances. Les études faites à ce sujet ont montré que la démographie, le climat, l'eau, l'agriculture et l'énergie sont les facteurs responsables à la fois de la stabilité de notre civilisation mais aussi de son effondrement.
« A force de sacrifier l'essentiel pour l'urgent, on finit par oublier l'urgence de l'essentiel » Edgar Morin




 
Nos partenaires