Vendredi 10 Février 2017

'La démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité' (A.Camus)

Par Jn Brandon.



Dans un contexte d’une politisation toujours plus accrue de la société et de la prépondérance des débats politiques, la démocratie est devenue incontestablement un emblème. Thème de prédilection des gouvernants, intellectuels et universitaires, cette démocratie est une notion indéniablement polysémique. Or, être un démocrate constitue un véritable privilège, puisqu'il est le symbole de l'individu libéré. Plus encore, la démocratie promeut une société dans laquelle les citoyens entretiennent des relations égalitaires. Le monde démocrate tel qu’on nous le présente aujourd’hui est incroyable à plusieurs égards.

Pourtant comment on est-on arrivé là aujourd’hui ? Nous sommes tous conscients aujourd’hui que nous nous retrouvons face à une impasse et que nos possibilités d’agir sont de plus en plus restreintes. Il est donc nécessaire d’entreprendre une réflexion et même une critique qui n’est pas forcément au goût de tous.


Pour reprendre Abraham Lincoln, la démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Toutefois, il est nécessaire de bien faire la distinction entre ''peuple'' et ''citoyen'' car la citoyenneté n’est pas accordée à toute la population. La démocratie athénienne excluait les femmes, les étrangers, les esclaves qui étaient considérés comme non citoyens.

Mais il n’y a pas une seule démocratie. Pour preuve citons les différents types de voile que peut revêtir la démocratie :

→ La démocratie directe (athénienne) où le peuple exerce directement le pouvoir politique. En effet, il prend lui-même les décisions, les votes se font à main levée et à la majorité simple. Dans cette démocratie directe n'importe quel citoyen peut prendre la parole pour exprimer son opinion. Les magistrats sont choisis par tirage au sort.

→ La démocratie participative permet d’accroître la participation des citoyens à la vie politique. Un tel processus s’effectue par la mise en œuvre d’organes situés au plus proche des citoyens, avec une augmentation de la fréquence des votes sur un territoire limité.

→ La démocratie représentative (moderne) est quant à elle indirecte, dans la mesure où la volonté des citoyens s’exprime par l'intermédiaire des représentants élus incarnant les de ''porte-paroles'' de la volonté générale.

La démocratie est un régime autour duquel gravitent des controverses, puisqu'il a fait l'objet de multiples critiques relayées au fur et à mesure des siècles par divers auteurs et philosophes.

Selon Alexis de Tocqueville, dans les sociétés modernes, le régime démocratique comporte un danger. Il va parler de la tyrannie de la majorité qui grâce au vote permettra à celle-ci d’exercer un pouvoir oppressif sur la minorité, puisque celle-ci aura nécessairement tort du fait de la faiblesse du nombre de partisans. Il met également en garde contre le danger du conformisme des opinions qui serait une menace pour l’esprit critique des individus. En effet, les hommes démocratiques étant dominés par le bien être individuel et l’égalité, il affirme que ces individus ne vont plus défendre leurs droits laissant par conséquent l’État encadrer et diriger la vie en société.

Platon désacralise lui aussi la fonction de l’élection, puisqu'il soutient qu’il est absurde de considérer que la majorité soit preuve de vérité, pas plus qu'elle détiendrait une quelconque légitimité car celle-ci peut se tromper. Selon Platon, c’est l’opinion qui va régir la vie politique dans la société. Or, il prétend qu'elle n’est pas raisonnablement fondée et facilement manipulable.

Dès lors, quelle est la légitimité d'un citoyen qui n’ayant aucune compétence ni connaissance sur un thème politique pour déceler le bien ou le mal pour autrui ?

Cette position est compréhensible mais aussi critiquable. En effet, cette « société platonicienne » serait caractérisée par une composition à ''deux vitesses''. D’un côté, une partie de la population qui ne pourrait pas participer à la vie politique à cause de ses lacunes. De l'autre côté, ceux qui ont les capacités ayant dès lors le droit de participer à la prise collective de décisions. On se retrouve devant un paradoxe car la démocratie doit en principe permettre à n’importe quel citoyen de s’exprimer. Or, en pratique elle ne permet pas uniquement de conférer le pouvoir au peuple mais elle justifie surtout le pouvoir de n’importe qui.

Qu’est ce qui pourrait donc en partie nous empêcher de s’intéresser à la vie politique ?

Georges Orwell s'interrogeait dans ses écrits politiques sur l'utilité de la ''prétendue liberté politique quand un homme travaille 12h/jour pour 3 livres par semaine. Une fois tous les 5 ans, on lui permet de voter pour le parti qu’il préfère mais le reste du temps sa vie est dictée par son employeur''. La fatigue, le travail nous empêcheraient donc de nous concentrer sur la vie politique. Par conséquent, il serait nécessaire de donner notre voix à des personnes normalement dignes de confiances pour agir à notre place.

Qui pourrait blâmer un tel comportement ? Si je dois travailler plus de 40 ans de ma vie, dois-je consacrer le peu de temps qui me reste dans la journée à la vie politique, ou plutôt à mon ''plaisir personnel'' ? Certes l’un n’empêche pas l’autre mais il est clair que le temps disponible pour comprendre les enjeux politiques contemporains s'avère être limité tout en exigeant une forte rigueur.

Malheureusement, les campagnes d’élections sont devenues un spectacle, un cirque où chaque candidat mobilise des ressources marketing et de managements absurdes dans le seul but de cibler un électorat bien particulier. Pire encore, la forme prime malheureusement et incontestablement sur le fond. Les campagnes médiatiques conjuguées à la langue de bois sont des cache-misères voilant le vide abyssal des programmes politiques.

On assiste à un abus de confiance toujours plus lourd de leur part et il semble qu’ils agissent davantage dans leurs intérêts plutôt que dans l’intérêt général. La très grande majorité des représentants figurant sur le devant de la scène politique aujourd’hui sont tous suspectés d’être impliqués dans des affaires illégales.

Dès lors, que nous reste-il comme modèle politique pour réguler la vie sociale et politique ?

Il nous reste une oligarchie, qui par définition est un gouvernement où le pouvoir est réservé à un petit groupe de personnes formant une classe dominante. Pour être plus précis, certains parlent de ''ploutocratie'', c’est-à-dire le régime politique dans lequel les plus riches sont au pouvoir. Néanmoins, précisons que ce n’est pas un phénomène récent, l’oligarchie avait déjà été théorisée par Platon. L’État ne va plus assurer la souveraineté du peuple et cela au profit des affaires et des bénéfices. Cette caste va rassembler pouvoir économique, politique, industries et médias dominants. Elle a pour finalité de servir uniquement ses propres intérêts et de maintenir son système de privilèges. L’un des traits de cette oligarchie c’est notamment le lobbying à Bruxelles pesant plusieurs milliards d'euros. Selon le Corporate Europe Observatory, la ville compterait jusqu'à 30 000 lobbyistes, presque autant que le nombre d'employés à la Commission Européenne. Bruxelles est l’une des villes qui connaît la plus forte concentration de personnes cherchant à influer sur la législation pour favoriser les intérêts des privés.

La démocratie doit permettre aux citoyens de participer efficacement à la vie politique via des moyens d’information accessibles et indépendants. Les médias doivent avoir pour objectif de limiter et dénoncer les abus d’un système en place, en occupant un rôle de ''contre-pouvoir''. Il doit permettre de minimiser les excès de ceux qui nous gouvernent et enrichir notre conscience politique. Malheureusement ces individus à la tête des centres décisionnels dont l’avarice n’a pas de limite vont influencer nos manières de penser, d’être et d’agir en manipulant l’information via les médias. Ils sont davantage intéressés par leurs propres bénéfices que l’intérêt général. La course à l’audimat et aux faits divers sont caractéristiques des grandes chaînes télés qui souhaitent absolument être au-devant de la scène. Tous les moyens sont permis, les plus courants sont les programmes télé d’une faiblesse intellectuelle consternante, puis en jouant sur la peur, le sensationnel, par l'accumulation des amalgames d'un sujet sociétal. Il est regrettable que la logique commerciale prédomine sur la fonction de relais d’informations. Les paroles de P.Bourdieu symbolisent bien cette idée, puisque selon lui ''le fait divers fait diversion''.

Pierre Bourdieu dénonce également la subjectivité des journalistes qui viennent complètement influencer notre vision des événements. En effet, il avance que les journalistes manipulent le réel afin qu'il réponde à leurs conceptions des choses et leurs valeurs. De la sorte, le réel est altéré par leurs interprétations qui sont retransmises dans l’ensemble des médias. Par conséquent, le public est dans l'incapacité de prendre suffisamment de recul eu égard à ce qui lui est présenté et de discerner le vrai du faux.

''Toute la vie culturelle et intellectuelle de la communauté (journaux – livres – éducation – cinéma – radio) est contrôlé par les riches qui ont toutes les raisons d’empêcher la propagation de certaines idées. Le citoyen d’un pays démocratique est conditionné dès la naissance, moins rigoureusement mais tout aussi effectivement qu’il le serait dans un Etat totalitaire''. Cette citation de G.Orwell est criante de vérité, lorsque l'on opère une brève analyse des personnalités à la tête des médias dominants aujourd’hui. (http://www.monde-diplomatique.fr/local/cache-vignettes/L890xH532/ppa-1-6-a9dbb-6d2d2.png)

Pour preuve, citons quelques exemples :

- Patrick Drahi, a racheté Libération mais aussi le groupe L’Express et BFM TV. À la tête du groupe de télécommunications Altice et de Numéricable-SFR, sa fortune est estimée à 18,6 milliards de dollars.

- Vincent Bolloré, propriétaire de Canal +, a empêché la diffusion d’un documentaire portant sur le Crédit Mutuel et la fraude fiscale.

- Bernard Arnault, deuxième Français le plus riche du monde possède le groupe Les Echos. Il fait partie des invités au Fouquet's le soir de l'élection présidentielle de 2007 pour célébrer l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République.

- Arnaud Lagardère possède le Journal du dimanche, Paris Match, Elle, Europe 1 ainsi que RFM, Virgin Radio etc. C’est un ami proche de N.Sarkozy, d’ailleurs ce dernier le considère publiquement comme ''un frère''.

On en revient donc à la problématique de départ qui était celle de Platon, à savoir la place de l’opinion dans le processus démocratique. Celle-ci étant facilement influençable, peut-on réellement changer en profondeur la société en étant si éloignée de la vérité ?

J’écris ce texte dans un contexte où j’en ai marre d’entendre inlassablement et avec une intime conviction les hommes politiques et autres ''intellectuels'' nous vanter la chance d’être en démocratie et que le droit de vote est un privilège.

Dans un sens, bien évidemment, ils n’ont absolument pas tort. Si on compare notre société à celle de certains pays, il n’y a aucun doute dessus. Mais il est bien là le problème. En effet, cet argument est l’ultime argument leur permettant de justifier leur politique colonialiste, libérale, sécuritaire et liberticide. Cette démocratie qu’ils aiment tant invoquer, ils ne se privent pas de la bafouer de jours en jours. A chaque nouveau mandat, la situation se dégrade de plus en plus car ce sont des professionnels de la politique qui gouvernent le pays comme une entreprise qui se dirige de plus en plus vers la faillite.

Comment peut-on laisser en liberté aujourd’hui tant d’hommes politiques suspectés d’être impliqués dans autant d’affaires illégales ? Et le plus drôle c’est qu’aujourd’hui ils sont tous dans les médias à se présenter pour une énième fois comme ''l’Homme de la situation'' alors même que leur place devrait être derrière les barreaux.

Faisant honte à la démocratie, ils ont relayé le vote au rang de vulgaire bout de papier sur lequel figure un simple mot ni plus ni moins. Car au final aujourd’hui, tous les 5 ans, on accepte démocratiquement de se faire confisquer le pouvoir afin que ceux qui nous représentent puissent agir en notre nom sans aucune légitimité ni consultation. On leur donne notre voix afin qu’ils puissent traiter de sujet qu’ils ne maîtrisent pas et qui ne les concernent pas. La fonction présidentielle a rendu complètement inutile la parole du peuple. Le problème n’est pas de voter ou de ne pas voter. Non, le véritable cœur du problème est de comprendre que la grande majorité, du moins ceux qui détiennent réellement le pouvoir n’ont aucune légitimité et que ce n’est pas en enlevant un pion de l'échiquier que la partie se termine.

Pour finir, je terminerai avec le ''Discours de la Servitude Volontaire'' d’Etienne de La Boétie écrit par celui-ci à l’âge de 18 ans en 1549.

''Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez enlever, sous vos propres yeux, le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, dévaster vos maisons et les dépouiller des vieux meubles de vos ancêtres ! Vous vivez de telle sorte que rien n'est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu'on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies.''

C’est bien le peuple qui délaisse la liberté, et non pas le tyran qui la lui prend. Pour sortir de cette domination, il faut sortir de l'habitude. Le peuple se dirige lui-même vers la servitude. Les Hommes sont eux-mêmes responsables de leur assujettissement au pouvoir. 

''Le tyran accorde à son peuple des largesses et sans que celui-ci se rende compte que c’est avec l’argent même soutiré à ses sujets que ces divertissements sont financés. Ils font parfois, avant de commettre leurs crimes, de beaux discours sur le bien général et la nécessité de l’ordre public''. 500 ans plus tard, toujours d’actualité j’en ai bien l’impression...

https://www.youtube.com/watch?v=R0Kvy_3GL04

Jn Brandon






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