Jeudi 23 Mars 2017

Effluves d'un sursaut journalistique

Par Daryl Ramadier.



En dépit de la situation critique dans laquelle il est plongé, le monde médiatique doit se refuser à tout fatalisme. Lecteurs et citoyens font oeuvre de mobilisation pour sauver « leur » presse, tout en soutenant les projets qui émergent. Quantifiable, l'éveil (général ?) des consciences se fait la parabole d'un journalisme régénéré.


D'aucuns certifient que plus les années passent, plus la santé – économique, déontologique, etc. – des médias s'aggrave au « pays des droits de l'homme ». Les dernières données publiées par Reporters sans frontières tendent à le confirmer : 45ème en 2016, la France n'a jamais été aussi mal placée au classement mondial de la liberté de la presse (ouvert en 2002). Une nouvelle dégradation serait même à redouter lors de la prochaine mise à jour, la faute à diverses manoeuvres liberticides et antidémocratiques.


Dans les rangs du groupe Canal+, par exemple, ces manoeuvres se sont traduites par des salariés abusivement évincés, des documentaires censurés, des organigrammes imposés par la maison-mère Vivendi [...] jusqu'à ce qu'une rédaction – celle d'iTélé – décide de dire « stop ». Trop, c'était trop : il fallait agir, contrer le diktat managérial. En grève pendant 31 jours, les effectifs ont été décimés et leur liberté un peu plus oppressée. « Seul l'honneur est sauf », titre  le dernier numéro du trimestriel du Syndicat national des journalistes. La grève fut honorable, oui, mais également historique. Elle manifeste une prise de conscience et une aspiration au changement.


Le peuple est au créneau


Cette volonté de chambardement, les employés n'ont pas été les seuls à la revendiquer. Lucide et informée de la situation, la population s'est elle aussi emparée du problème. En témoigne la cagnotte de solidarité pour les salariés (1 235 participants), mais surtout les dernières parts d'audience d'iTélé/CNews. Celles-ci ne s'élevaient qu'à 0,5% en février 2017, soit moins qu'en janvier de la même année (0,6%). Affectée par la grève, la chaîne terminait déjà 2016 à la peine en octobre (0,6%), novembre (0,4%) et décembre (0,5%) ; loin du 1,0% de moyenne annuelle relevé par Médiamétrie en 2015. Une manière (?) pour le public de montrer qu'il n'est pas dupe, et ne veut plus cautionner pareilles procédures.
 

Mais le peuple ne fait pas que sanctionner : il sait également dire « encore », « autrement ». Pour iTélé/C-News, sa défiance concerne le comportement  de la direction, pas directement celui des journalistes. Eux ont, au contraire, bénéficié d'un soutien porteur d'espoir et d'optimisme. Un pacte de confiance symbolisé par la création d'Explicite, composé des ex-d'iTélé et dont la plate-forme de financement participatif s'est hissée à 165 840 €. Les détracteurs de cette mobilisation clament qu'il s'agit de circonstances particulières, mais le cas d'Explicite n'est pourtant pas isolé. Ailleurs aussi, les citoyens savent répondre présent. Face à son redressement fiscal, Arrêt sur Images a ainsi pu compter sur un apport de 534 000 €. Quand il a fallu aider feu Terra eco, 105 106 €  ont été soulevés. L'appel au sauvetage du groupe Nice-Matin a permis de réunir 376 275 €.  La collecte vouée à la naissance du magazine Society s'est élevée à 50 199 €. Pour son lancement, le site Les Jours s'est appuyé sur 80 175 €  donnés par ses « kissbankers ». Est-il nécessaire de poursuivre l'inventaire ?
 

Il serait évidemment naïf de ne voir que le bon côté des choses. Concentration des titres, effondrement des tirages, censure (et autocensure), dérives déontologiques, entre-soi, course aux breaking news [...] sont tant de réalités bien ancrées. Elles peuvent inquiéter, provoquer l'effroi, les affres, parfois le désespoir, mais « le doute et la peur sont les auxiliaires des grandes initiatives »(1). À l'image de celles prises par tous ces journalistes – Mediapart en première ligne – qui se réunisent, s'organisent, essaient, transforment et dont les idées, ambitions, conclusions et convictions accouchent de nouvelles aventures éditoriales.
 

« Résister, c'est créer »
 

Aux dernières  Assises du journalisme de Tours, des ateliers traçaient les esquisses de quelques-unes de ces nouveautés. Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos (ex-Libération) présentaient Les Jours, dont l'ambition est de raconter l'actualité « sous la forme d'obsessions (sujets approfondis travaillés sur le long terme, NDA), à la manière d'une série télé ». Maxime Juramy exposait le concept cFactuel, qui décrypte « une seul actu chaque jour » avec des vidéos et contenus ergonomiques. Didier Pourquery représentait la version française de The Conversation, portée par la volonté de (re)donner la parole à des chercheurs, scientifiques et spécialistes de tous domaines. Jacques Trentesaux, cofondateur de Mediacités, fait lui le voeu de remettre l’investigation au cœur de la presse de proximité. Certains de ces projets marcheront, d’autres moins. L'essentiel est qu'ils existent, qu'ils mobilisent, qu'ils construisent. Qu'ils sont. 
 

Ce fut le pari tenté par Mediapart il y a neuf ans : être, innover, proposer autre chose. Ne pas se résoudre à la fatalité et au désoeuvrement. « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. »(2) Sur son pré-site de lancement étaient déclinées  les missions auxquelles s'attacherait la rédaction : « chercher, trouver, révéler, trier, hiérarchiser, transmettre les informations, les faits et les réalités utiles à la compréhension du monde, à la réflexion qu'elle suscite et à la discussion qu'elle appelle ». Des missions qui, fondements de la « légitimité démocratique » du journalisme, sont aujourd'hui plébiscitées par les citoyens. Qui prétendrait le contraindre ? Pas les 137 000 abonnés  du site indépendant. Ni, d'ailleurs, les centaines de milliers  de lecteurs hebdomadaires du Canard enchaîné. Ni, non plus, les millions de téléspectateurs que réunissent Cash Investigation et autres Envoyé Spécial (5,4 millions  pour le seul reportage consacré au « Pénélopegate », le 2 février 2017). Ni, encore, les millions d'autres « consommateurs » de ces médias qui (re)mettent le journalisme d'enquête (pléonasme !) au centre du métier.
 

Chaque jour, des centaines travaillent à « porter la plume dans la plaie ». Ces plumes sont à lire dans les colonnes de Mediapart, bien sûr. Mais elles sont aussi au Monde, qui démontrait  récemment comment le groupe de matériaux de construction Lafarge a travaillé avec l'État islamique. Elles sont évidemment au Canard enchaîné, dont les révélations sur les emplois présumés fictifs des proches de François Fillon nous renvoient au(x) bon(s) souvenir(s) du Palmipède. Elles sont également dans les pages du Journal du Dimanche, révélateur  des dizaines de milliers d’euros de vêtements offerts au candidat Les Républicains. Elles sont mêmement à France Inter, relais  des voix dénonçant Denis Baupin et ses harcelements sexuels. Arrêtons-là et pardon pour les innombrables confrères qui seraient encore à citer, mais la liste est longue – et c'est d'ailleurs une très bonne nouvelle.
 

Ensemble
 

Invités, lundi 20 mars, sur le plateau de C à vous, Élise Lucet et Edwy Plenel teasaient une enquête  conjointement menée par leurs équipes autour de la pédophilie dans l'Église. L'avènement de l'ère du journalisme collaboratif, mondialement incarné par le Consortium international pour le journalisme d'investigation (ICIJ). Ce-dernier, en mettant notamment en lumière le scandale  des « Panama papers » (mais pas que), a réconcilié une partie du public avec l'univers médiatique. Oeuvrant pour l'intérêt général, il n'a cédé ni à l'individualisme, ni aux tentations du buzz-minute. Près de 370 journalistes, issus de 109 médias dans plus de 70 pays différents, ont en effet travaillé ensemble et sans relâche neuf mois durant. Tel un éclair dans la nuit des paradis fiscaux, les « Panama papers » ont ravivé l'impérissable flamme de la profession.

 

Ces éveils de consciences, nouvelles aventures, mobilisations citoyennes [...] n'éclipsent en rien les profondes difficultés que traverse le monde des médias. Mais elles se révèlent être des formes de réponses, d'alternatives, de solutions. Elles dégagent, surtout, un certain parfum de sursaut journalistique.
 

Un parfum qui flottait dans l'air aux Assises de Tours, le 16 mars dernier, quand Main basse sur l'information(3) a remporté le prix Journalisme. Qui flottait dans l'air lorsque Silence et récits(4), revenant sur la couverture des conflits africains par les médias français, a reçu celui de Recherche. Qui flottait dans l'air pour la distinction du jury à l'égard des plaisirs du journalisme(5), récit narrant les dévoiements de la Ve République via les affaires du Canard enchaîné. Qui flottait dans l'air au moment où Karam Al-Masri, présent pour son oeuvre de journalisme-citoyen à Alep, est monté sur scène en lauréat de la catégorie Enquête et Reportage. Qui flottait dans l'air, enfin, à la décernation du Grand Prix à Édouard Perrin suite à ses enquêtes sur les pratiques fiscales, au lendemain de son second acquittement dans le cadre du procès « LuxLeaks ».
 

Tout en protestant contre la décision  de condamner les lanceurs d'alerte, saluons en cet acquittement une autre victoire du journalisme. Elle n'est, certes, qu'un petit pas effectué sur la route de la liberté de la presse. Si longue, parfois dangereuse et souvent incertaine, cette route s'avère néanmoins essentielle pour toute société. Elle est celle des peuples désireux d'accéder à une information fiable, fouillée, vérifiée et non-censurée. Telle est la marche à suivre pour voter en connaissance de cause, exercer pleinement ses droits et vivre dans un monde plus intelligible – quitte à le changer. Tel est l'itinéraire à emprunter pour ceux qui aspirent à des lendemains démocratiques.

Daryl Ramadier
 
(1) Amélie Nothomb, Hygiène de l'assassin, Albin Michel, 1992, 181 p.
 
(2) Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Indigène, « Ceux qui marchent contre le vent », 2010, 32 p.
 
(3) Laurent Mauduit, Main basse sur l'information, Don Quichotte, 2016, 448 p.

(4) François Robinet, Silence et récits. Les médias français à l'épreuve des conflits africains (1994-2015), INA, « Médias et Humanités », 2016, 320 p.

(5) Claude Angeli, Pierre-Édouard Deldique, Les plaisirs du journalisme, Fayard, 2017, 288 p.







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