Menu
Mardi 3 Janvier 2017

Discriminations au logement : notes internes, demandes racistes cryptées et fausses visites

Par Nassira EL MOADDEM.



Fin décembre, l’agence Laforêt des Lilas (Seine-Saint-Denis) était épinglée pour une fiche locative interne mentionnant “Pas de Noir, nationalité française obligatoire“. “Un acte isolé”, selon le responsable de l’agence. Pourtant, les pratiques discriminatoires et racistes des agences immobilières sont fréquentes. Enquête.


Difficile de dire que l’on découvre les discriminations au logement. Cela fait des décennies que les témoignages de candidats à des locations s’accumulent, racontant leurs dossiers écartés, les décisions discriminatoires et racistes.
 

Le responsable de l’agence Laforêt des Lilas (Seine-Saint-Denis), Laurent Balestra, a assuré que la mention “Pas de Noir et nationalité française obligatoire” découverte sur une fiche locative par un candidat, au hasard d’une visite d’un appartement, avait été écrite sur “injonction de la propriétaire raciste” par une ancienne collaboratrice. “Elle a été naïve et mal formée, elle a retranscrit sans savoir. Lorsque les propriétaires sont racistes, je donne comme directive à mes employés de ne pas prendre les dossiers”.  Selon ce responsable, il ne s’agit que d'”un acte isolé“, en rien d’une méthode interne.


Au Bondy Blog, nous nous sommes posés une question : est-il sérieux de parler d’un acte isolé ? Comment ces comportements sont décidés par les professionnels ? Comment les demandes racistes de propriétaires sont-elles concrètement appliquées dans les agences ?


Nous avons interrogé plusieurs agents immobiliers qui exercent encore ou ont exercé. Leurs témoignages et les éléments recueillis prouvent qu’il ne s’agit en rien d’actes isolés et que des méthodes discriminatoires ont été sciemment mises en place dans les agences à la demande de propriétaires racistes. Les pratiques sont édifiantes.


Céline*, conseillère immobilière, agence ORPI, Rhône : “Les critères discriminatoires et racistes comme ceux de l’agence Laforêt des Lilas sont fréquents chez nous. Ce sont des demandes qui sont exprimées à l’oral par les propriétaires : “pas de Noirs”, “pas d’Arabes”, “pas d’étrangers”. Nous disons systématiquement à ces propriétaires que leurs demandes sont illégales. Ce qui ne nous empêche pas de renseigner cette demande dans notre logiciel informatique interne. Sur les fiches internes des biens à louer de notre logiciel, il y a un onglet “note interne à la location” : c’est dans cet espace que ceux qui gèrent les dossiers de location écrivent les critères demandés par les propriétaires. Parmi eux, il y a des demandes comme “pas de Noir”, “pas d’arabes”, “pas d’étrangers”, mais on ne l’écrit jamais explicitement. Ce sont toujours des abréviations qui sont utilisées comme PE, pour “pas d’étrangers” par exemple. C’est le cas de ce propriétaire (voir photo ci-dessous) : il  refuse les étrangers et les personnes dont le nom a une consonance étrangère, les personnes d’origine étrangère. Sa demande nous l’avons donc inscrite sur la fiche locative interne avec ce code : “Proprio : critère PE”. Des demandes comme celles-là arrivent régulièrement malheureusement. La particularité c’est que ces notes ne sont accessibles que via ce logiciel interne et ne sont plus visibles une fois ces fiches de location imprimées. Une manière d’être le plus discret possible sur ces pratiques et ces critères discriminatoires”

Discriminations au logement : notes internes, demandes racistes cryptées et fausses visites

 

François*, ancien conseiller immobilier, agence Laforêt Paris Gobelins : “Je peux vous dire que le cas qui s’est produit à l’agence des Lilas n’est pas un cas isolé. Dans l’agence où j’ai travaillé, plus de la moitié des propriétaires avaient des critères racistes : “pas de Noirs”, “pas d’Arabes”, “que des Français pure souche”. Il s’agissait bien de leurs demandes : soit ils nous le disaient directement lorsqu’ils venaient nous voir pour nous proposer leurs biens, soit ils nous en faisaient part lorsqu’on leur proposait des candidatures pour la location. Ma collègue qui s’occupait exclusivement des locations était choquée : elle est d’origine étrangère, asiatique précisément”.
 

“Quand un propriétaire nous demandait ce genre de critères, on ne lui proposait tout simplement pas de dossiers de personnes d’origine étrangère ou d’apparence étrangère. On leur disait systématiquement qu’on ne peut pas refuser des personnes en raison de leur origine, de leur sexe mais ils insistaient. C’est eux qui avaient le dernier mot. Très peu de clients viennent en agence pour mettre leurs biens en location, c’est la guerre pour avoir le plus de biens possibles dans les agences donc même quand les propriétaires étaient racistes, on prenait quand même le dossier”.
 

“Pour dissiper le doute et pour éviter des poursuites, on faisait quand même visiter le bien aux personnes d’origine étrangère. Mais une fois la visite effectuée, on mettait leur candidature de côté : on les appelait et on leur disait qu’il y avait meilleur dossier que le leur, même lorsque ce n’était pas vrai”.
 

Émilie, ancienne conseillère immobilière, agence Foncia de Pontoise : “J’ai travaillé en 2010 dans cette agence dans le cadre d’un stage. Un couple de Français, Noirs, était venu pour une recherche de location. Leur dossier était plus que solide : ils touchaient tous les deux 4 fois et demi le montant du loyer, étaient en CDI depuis plus d’un an. Je les ai reçus, je leur ai fait visiter l’appartement, à la femme d’abord qui a eu un gros coup de cœur pour l’appartement. Pendant la visite, elle a même appelé son mari pour lui dire qu’elle avait trouvé ce qu’elle cherchait. Le lendemain, j’ai montré le dossier à un collègue qui m’a répondu :”le propriétaire ne veut pas de Noirs dans son logement”. J’étais choquée. Ce propriétaire avait plusieurs biens gérés par l’agence, 6 ou 7. Nous en avons parlé alors en réunion avec la gestionnaire, la directrice de l’agence, mes collègues agents immobiliers et moi. J’ai alors expliqué que j’avais pratiquement dit à la cliente qu’au vu de leur dossier nickel, il n’y avait aucune raison que ça ne passe pas. Les responsables m’ont confirmé que le propriétaire ne voulait pas de Noirs pour son logement et qu’il fallait que j’annonce au couple que leur dossier n’était pas retenu. La gestionnaire de l’agence a même essayé de gratter dans leur dossier pour trouver une faille. Moi, j’ai refusé d’annoncer moi-même au couple que le dossier avait été refusé.
 

“A l’achat, les propriétaires n’ont aucun problème à vendre à tout le monde. Le problème c’est à la location. Dans cette agence Foncia de Pontoise, il y a des propriétaires qui ont deux, trois, quatre, cinq six, voire une dizaine de logements à louer et/ou en gestion locative. L’agence ne veut pas se permettre de perdre ces clients car ce serait un manque à gagner énorme si elle leur disait : “vous avez des critères racistes et discriminatoires illégaux”. Ils perdraient ces clients, alors l’agence accepte ces consignes qui sont toujours orales, jamais écrites”.
 

Kader, ancien agent immobilier en agence indépendante, Seine-Saint-Denis : “En petite agence, quand les employés sont eux-mêmes Arabes ou Noirs, c’est délicat. Tout est subtil en général. Tu ramassais un mois de loyer hors charge en honoraires si tu louais bien, donc tu bordais ton dossier au mieux. Et au début, quand tu présentais un ou deux dossiers de personnes de couleur et que ton responsable te disait “non” seulement en lisant les noms, tu comprenais tout seul. Au final, c’est peut-être ça le plus grave : tu n’avais même plus besoin qu’on te le dise, tu faisais le tri tout seul, tu avais intégré le concept”.


Propos recueillis par Nassira EL MOADDEM
Bondy Blog






Nouveau commentaire :


DANS LA MÊME RUBRIQUE NOUS VOUS RECOMMANDONS :
< >

Lundi 19 Décembre 2016 - 17:12 Christine Lagarde reconnue coupable


Inscription à la newsletter





Les derniers tweets
Les répliques : Intox et déferlement de haine depuis l'intervention d'une femme voilée dans l'émission de @Cyrilhanouna #TPMP… https://t.co/E412SSdBLi
Samedi 21 Janvier - 14:22
Les répliques : @agnesdruel Bonjour, nous cherchons à vous joindre. Pourriez-vous svp nous contacter en privé ? Merci d'avance pour votre attention.
Samedi 21 Janvier - 10:59
Les répliques : "En droit 1 avocat ne manquerait pas de rappeler que de tels faits à les supposer établis constitueraient au pire.." https://t.co/KxZEgKLn6w
Samedi 21 Janvier - 09:58
Les répliques : "Nous, on soigne tout le monde" un médecin répond à @MLP_officiel https://t.co/0N1OwCYsoz
Vendredi 20 Janvier - 20:50
Les répliques : Le candidat écologiste @FdeRugy veut "en finir avec le scandale de l'inégalité femmes/hommes" @EdeVulpi @ebouchaud https://t.co/c9P08MB6jL
Vendredi 20 Janvier - 17:17
Les répliques : Pauvreté, chômage : @FrancoisFillon en a "assez" @TraduisonsLes https://t.co/57ypxket5g
Vendredi 20 Janvier - 09:32
Les répliques : Grand froid : la campagne de mobilisation pour les économies d'énergie se poursuit auprès des ménages… https://t.co/2IQFEkeJVj
Jeudi 19 Janvier - 23:28
Les répliques : Roman Polanski est le prochain président de la 42ème cérémonie de @Les_Cesar , le hashtag #BoycottCesar lancé… https://t.co/aVV6wPltD7
Jeudi 19 Janvier - 10:42

Rejoignez-vous sur Facebook


Article populaire

A Tourcoing, humiliations, racisme et harcèlement : la vie, la vraie d'employés d’Auchan City

Par Leïla Khouiel.

A Tourcoing, dans le Nord, l’histoire d’une caissière d’Auchan City qui a fait une fausse couche à son poste met en lumière les conditions de travail et les méthodes de management peu enviables de l’entreprise. Entre humiliations, remarques racistes et harcèlement, plusieurs employés livrent leur témoignage au Bondy Blog.
A Tourcoing, humiliations, racisme et harcèlement : la vie, la vraie d'employés d’Auchan City

 

Son histoire a fait le tour des médias. Fadila*, 23 ans, est encore sous le choc. Le 22 novembre, elle fait une fausse couche sur son lieu de travail, le supermarché Auchan City de Tourcoing, commune de la banlieue lilloise. Elle raconte, les larmes aux yeux et avec une petite voix, cette “journée horrible”. Son contrat de professionnalisation d’hôtesse de caisse de six mois débute le 2 novembre dernier. Quelques jours plus tard, lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte de deux mois, elle en informe sa direction à qui elle demande des aménagements d’horaires et des autorisations supplémentaires de se rendre aux toilettes. Elle essuie un refus de son manager, Wendy B. “Alors, j’avalais mon vomi pendant le travail. Je me sentais mal : nausées, maux de tête, mal au ventre. Quand je rentrais chez moi, je vomissais, je ne mangeais plus”, rapporte la jeune Italienne d’origine marocaine.