Jeudi 4 Mai 2017

Diaboliser Macron et légitimer Le Pen

Par Philippe Marlière.



La gauche de gauche sera rejetée par “les gens”, si elle renvoie dos-à-dos la démocratie bourgeoise et un régime autoritaire. La défense des libertés fondamentales est, pour la gauche, un des grands acquis du combat antitotalitaire au 20e siècle. Mis à mal ces derniers jours, il convient de le préserver contre les tentations autoritaires de droite, mais aussi de gauche.


Le score de Jean-Luc Mélenchon lors du premier tour de l’élection présidentielle est l’arbre qui cache la forêt. La gauche désunie se trouve dans une position de faiblesse rarement atteinte dans son histoire.
 

La gauche est d’abord électoralement faible : en 2012, François Hollande avait recueilli un peu plus de 10 millions de voix (28,63%), Jean-Luc Mélenchon près de 4 millions (11,1%), Philippe Poutou 411.000 (1,15%) et Nathalie Arthaud 232.000 (0,56%), soit un total gauche de 41,44% des suffrages exprimés. En 2017, Mélenchon a totalisé 7 millions de voix (19,58%), Benoît Hamon plus de 2,2 millions (6,36%), Poutou un peu plus de 390.000 et Arthaud 232.000. Le pourcentage total des voix de gauche s’est élevé à 26,67% des suffrages exprimés, soit un recul de 13,77% des voix (un tiers du total de 2012). Ce sont près de 5 millions de voix de gauche qui se sont évaporées en cinq ans. La (quasi)disparition de la gauche à l’Assemblée nationale est une hypothèse qu’il faut prendre au sérieux.


Avec 21,3%, Marine Le Pen a progressé de 3,5%, les droites (François Fillon et Nicolas Dupont-Aignan) ont perdu 4%, mais elles s’en sortent bien comparés aux 13,77% perdus par la gauche. Notons que c’est une droite économiquement néo-thatchérienne et xénophobe qui a rassemblé 41,01 % des suffrages exprimés, soit peu ou prou l’équivalent du total des gauches en 2012. La droite dure est sans conteste majoritaire en France.


Le bouleversement de la carte électorale est la conséquence de la percée d’Emmanuel Macron (24,1%). Le Parti socialiste en est la première victime : l’aile néolibérale-autoritaire a préféré torpiller la candidature d’un social-démocrate de gauche qui aurait pu réconcilier le Parti socialiste avec son électorat. Quand le naufrage de Hamon fut acquis (vers la mi-mars), l’exode des électeurs socialistes vers Mélenchon fut mené au pas de charge pour assurer in extremis la qualification de la gauche au second tour. Peine perdue.


Des libertés menacées


La gauche est aussi politiquement et idéologiquement faible : absente du second tour comme en 2002, elle aborde celui-ci dans un état d’esprit différent. Il y a quinze ans, la constitution d’un “front républicain” comprenant la gauche partisane et syndicale, ainsi que des secteurs “républicains” de la droite, avait été cruciale dans la magistrale défaite infligée à Jean-Marie Le Pen. La gauche est aujourd’hui profondément divisée. Hamon a sans tarder appelé au vote Macron, mais Mélenchon refuse de dire s’il votera pour l’ex-ministre de l’économie afin “de ne pas diviser son mouvement”.


Si la notion même de “front républicain” apparait discréditée par une longue histoire de désistements électoraux en faveur de candidats de droite parfois peu… “républicains”, la nécessité à gauche de s’unir contre l’extrême droite devrait pourtant demeurer un impératif absolu. Comment ne pas voir que l’histoire, la culture, les idées et le programme du FN concourent à l’établissement d’une société autoritaire et discriminatoire (notamment à travers la politique de la “préférence nationale”) ? Dans le cadre de la 5e république, une présidence Le Pen ouvrirait les vannes d’un racisme d’État institutionnalisé. Les Arabes, les Roms et les Noirs seraient dans le collimateur du nouveau régime. Ils le sont certes déjà en pratique, mais le racisme deviendrait officiel, légalisé dans une large mesure, et culturellement banalisé. Les droits syndicaux, politiques et les libertés publiques subiraient également un sérieux coup de rabot.


Un président Macron aurait-il les mêmes (mauvaises) intentions que Le Pen en ce qui concerne les libertés et des droits civiques ? Non. On peut certes estimer que, dans ce domaine, ses engagements sont insuffisamment fermes ou précis, mais on ne peut pas l’accuser d’un tel dessein. Ni Le Pen, ni Fillon n’auraient reconnu que la colonisation a été un crime contre l’humanité (des propos qu’il a hélas rétracté sous la pression). Sa conception de la laïcité est plus inclusive et pluraliste que nombre de dirigeant.e.s de gauche (y compris à la gauche du PS). La présidence Macron ne serait donc pas plus attentatoire aux libertés que ne le fut celle de Mitterrand, Chirac, Sarkozy ou Hollande. C’est bien l’orientation économique de Macron qui pose problème.


Nous avons donc un candidat néolibéral (dans la veine blairiste qui est au pouvoir dans les partis sociaux-démocrates en Europe depuis les années 90) et une candidate d’extrême droite fidèle aux obsessions de cette famille politique (les immigrés, l’ethnicité de chacun.e, les musulman.e.s, les Juif.ve.s, les Roms, les homosexuel.le.s et les communistes). Faut-il à ce point mépriser les libertés pour prendre à la légère l’hypothèse d’un score élevé de Marine Le Pen ? Pire, une abstention importante à gauche permettrait même sa victoire sur le fil. Ce résultat reste très hypothétique, mais il est devenu une possibilité, alors qu’en 2002, il était de l’ordre de l’impossible.


Voici donc une partie de la gauche éliminée au premier tour qui défend un “ni ni” hors-sujet. Hors-sujet, car voter Macron ne revient aucunement à “cautionner” son programme économique. Que Macron remporte l’élection avec 80%, 60% ou 50,1%, il appliquera son programme. Il l’a annoncé et confirmé. L’enjeu n’est donc pas de trouver un compromis (nos votes contre un infléchissement de certaines politiques macroniennes), mais d’infliger la défaite la plus cuisante à Le Pen en utilisant le bulletin Macron. Le temps de l’opposition politique commencera après l’élection de Macron.


Si Le Pen devait améliorer largement le score de son père, son emprise néfaste sur les débats post-élection s’en trouverait renforcée. La gauche ne devrait donc pas hésiter à voter Macron avec le mot d’ordre unitaire suivant : “battre Le Pen le 7 mai, s’opposer à Macron dès le 8 mai !” En d’autres termes, la gauche doit préserver un cadre de débat collectif démocratique pour ensuite mettre en échec la politique économique du nouveau président. Celles et ceux qui ont vécu dans une dictature savent très bien qu’un combat pour les droits sociaux et économiques est virtuellement impossible à mener dans un régime qui a suspendu des libertés humaines essentielles. La constitution de la 5e république confère au/à la président.e élu.e et son gouvernement des pouvoirs exorbitants (article 16, article 49.3, législation par ordonnances). Nos institutions sont idéales pour Mme Le Pen et son gouvernement autoritaire. La dirigeante du FN le sait, et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle n’envisage pas d’en changer.


Caricatures et diabolisation


Au lieu de cela, les abstentionnistes de gauche naviguent entre mauvaise foi et théorisation douteuse de leur position. La mauvaise foi est patente, car ces abstentionnistes espèrent qu’il y aura un nombre suffisant d’électeurs de gauche qui voteront Macron afin d’éviter la victoire de Le Pen (qu’ils ne souhaitent pas bien entendu). La théorisation de cette abstention est également douteuse. Pour justifier l’absence de vote anti-Le Pen, certain.e.s arguent du fait qu’une présidence Macron serait aussi nocive qu’une présidence Le Pen et que le néolibéralisme (“qui nourrit le fascisme”) serait aussi pernicieux qu’un régime autoritaire et raciste (qui sera tout autant néolibéral par ailleurs). En d’autres termes, “entre la peste et le choléra”, on ne choisit pas.


Ce “ni ni” ne peut être défendu qu’à la condition de considérer que Macron représente un danger aussi grand que Le Pen. Pour ce faire, il faut diaboliser l’ex-ministre de l’économie : les expressions “Macron l’oligarque” et “Macron le banquier” sont devenues des figures de style haineuses à l’endroit du candidat d’En Marche ! Le stéréotype du banquier cupide renvoie à la représentation du Juif cosmopolite de l’entre deux-guerres (on reproche d’ailleurs beaucoup à Macron son “cosmopolitisme”). C’est Emmanuel Todd, jamais à court de formulations à l’emporte-pièce, qui déclare sans vergogne : “qu’il n’y a pas de hiérarchie dans l’inacceptable entre Le Pen et Macron, entre la xénophobie et la soumission aux banques” [1].


Quant aux termes “d’oligarchie” ou de “caste”, propres au lexique populiste à la mode, ce sont des raccourcis qui obscurcissent la pensée au même titre que le fétichisme du mot “peuple”, autre notion politiquement indéfinie et sociologiquement obscure.


Une sociologue qui, avec son époux, a bâti son succès sur l’étude de la grande bourgeoisie française, a justifié son abstention en plaçant les noms de Trump, Fillon, Le Pen et Macron dans la même catégorie d’indésirables. Selon elle, ils appartiendraient à une “oligarchie” ou une “caste” soudée, unie et consciente [2]. Cette analyse simpliste est dangereuse. Elle suggère qu’un candidat de centre droit serait aussi dangereux qu’une représentante de l’extrême droite. Elle sous-entend aussi que le néolibéralisme est synonyme, dans tous les cas de figure, d’un régime autoritaire. Or, la France hollandaise n’est ni le Chili de Pinochet, ni les États-Unis de Trump. Macron pourrait être, toutes choses égales par ailleurs, une version un peu droitière de Justin Trudeau, le premier ministre canadien.


À force de brouiller les pistes, on embrouille les esprits. La preuve : 40% des électeurs de Mélenchon déclarent vouloir s’abstenir et 20% voteront pour Le Pen. En effet, si des intellectuels de gauche répètent à l’envi que “le néolibéral” est aussi dangereux que “la facho”, pourquoi ne pas voter directement pour Le Pen ? N’est-elle pas, après tout, contre “l’Europe des banquiers” ? Que 20% d’électeurs de gauche (car c’est bien de cela qu’il s’agit essentiellement) aient l’intention de voter Le Pen est extrêmement choquant et préoccupant. On le voit ici : la diabolisation de Macron a pour effet de rendre possible et de légitimer un vote Le Pen ; une aberration quand on est de gauche.


C’est bien là où le bât blesse : la diabolisation de Macron empêche toute analyse dépassionnée et lucide de sa politique sociale et économique. Macron n’est pas un homme de gauche, mais il n’appartient pas non plus à la droite dure et réactionnaire. Il propose une synthèse politique nouvelle en France reposant sur les deux jambes du libéralisme, l’une économique, l’autre culturelle. À ce titre, Macron est le porte-parole de segments de la population de gauche et de droite qui soutiendront sa politique. Pour le combattre efficacement, encore faut-il bien comprendre qui il est et quelles sont ses intentions.


En 1979, Stuart Hall avait publié un article remarqué dans la revue Marxism Today[3]. Il appelait ses camarades à gauche à réviser leur grille de lecture marxienne mécaniste pour saisir ce qu’il y avait d’authentiquement nouveau dans le “néocapitalisme populaire” au cœur du thatchérisme. Il voulait comprendre pourquoi celui-ci avait séduit les classes moyennes et une partie de l’électorat ouvrier. Faute de comprendre cet attrait auprès d’ex-électeurs travaillistes, prévenait-il, la gauche ne parviendrait pas battre le gouvernement de Mme Thatcher.


C’est la tâche qui incombe maintenant à la gauche française. Macron ne se réduit pas à la caricature de “l’évangéliste de l’extrême finance”. Si cette gauche en reste au stade des slogans et autres caricatures démoniaques de son adversaire, elle ne s’opposera qu’en paroles et restera minoritaire pendant longtemps.


La gauche de gauche sera rejetée des “gens”, si elle renvoie dos-à-dos la démocratie bourgeoise et un régime autoritaire. La défense des libertés fondamentales est, pour la gauche, un des grands acquis du combat antitotalitaire au 20e siècle. Mis à mal ces derniers jours, il convient de le préserver contre les tentations autoritaires de droite, mais aussi de gauche.


Philippe Marlière
Professeur de sciences politiques à University College London

Notes


[1] Jean Birnbaum, “L’année 2017 aura marqué l’agonie de l’antifascisme”, Le Monde, 2 mai 2017, http://abonnes.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/05/02/le-4-aout-de-melenchon-ou-l-antifascisme-trahi_5120680_4854003.html


[2] Monique Pinçon-Charlot, “C’est une guerre de classes des plus riches contre les peuples”, France Inter, 26 avril 2017, https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-du-5-7/l-invite-du-5-7-26-avril-2017


[3] Stuart Hall, “The Great Moving Right Show”, Marxism Today, janvier 1979.

 









1.Posté par Bobby le 05/05/2017 14:11

"La preuve : 40% des électeurs de Mélenchon déclarent vouloir s’abstenir et 20% voteront pour Le Pen" Eh, Philippe Marlière, faudra que vous m'expliquiez où vous avez trouvé ces chiffres, moi je n'ai pas trouvé un sondage donnant ces proportions. Et quand bien même ce sondage existerait, il faudra que vous m'expliquiez pourquoi vous retenez celui qui donne le report le plus bas pour Macron, le plus élevé pour Le Pen pour l'abstention. Allez, je vous donne mes chiffres qui ont autant de valeur que les vôtres : 70% Macron / 20% abstention / 10% Le Pen. De même, sur la présentation des gens de gauche qui mettent sur un pied d'égalité Macron et Le Pen, c'est une présentation bien trompeuse. Comme quoi, être docteur en science po ne garantit pas qu'on ait la rigueur qui empêche de sélectionner les chiffres qui arrangent sa propre argumentation.

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