Un ami journaliste m'a dit de vérifier mes sources, d'être prudente, alors que des journalistes et chercheurs et journalistes en lien avec des personnes sur place, de confiance, pour eux avaient déjà eu la confirmation de cette information. Bien sûr, il n'est pas possible de quantifier. Rien sur la guerre en Syrie n'est clair et vérifiable, ni les chiffres ni de nombreux témoignages. En tant que personnes suivant la situation, nous avons le devoir de recouper les sources, d'éviter d'écrire et de diffuser des informations qui pourraient être fausses. Du coup, de nombreux journalistes préfèrent la position d'équilibriste entre les sources rebelles et gouvernementales, typiquement : « Selon cette personne et selon cette personne ». Mais ce qui se déroule à Alep pousse à sortir de cette position, à dénoncer, parce que quel journaliste pourrait rester de marbre en recevant des cris de détresse via whatsapp ?
 

Les bien-pensants, qui ont littéralement insulté des journalistes sur les réseaux sociaux et remis en question leur professionnalisme, ont beau jeu de vouloir donner des leçons d'éthique sur cette question. Confortablement installés dans leur salon, loin de tout ça, débattant de qui croire quand « dans une guerre, il y a des exactions des deux côtés », alors que des êtres humains sont massacrés, que ce soit par des bombes, des roquettes, des tirs, de n'importe quel groupe d'ailleurs, dans un lieu bien réel. Alep, en Syrie. Bien sûr, le fait de connaître des réfugiés venus d'Alep, de vivre à quelques heures de voiture seulement de l'endroit en question, donne à toute cette situation quelque chose de beaucoup plus réel qu'un consommateur d'information chez lui, en France. Il y a un moment où au lieu de théoriser, il faut réaliser l'ampleur d'un conflit si complexe. La seule chose claire dans tout ça c'est que des gens meurent. Tous les jours. On me répondra que c'est des « rebelles », ce sont des « terroristes », donc c'est normal, qu'il ne faut pas croire les prétendus civils islamistes prêts à tout pour obtenir le soutien de l'Occident.


La réalité est que le nombre de victimes causées par le régime et ses alliés est indubitablement beaucoup plus élevé que celui causé par leurs opposants, la réalité est que de nombreux civils, non affiliés, restent à certains endroits car ils ne veulent pas quitter leur maison, leur ville, là où ils ont grandi et attaché leur vie, la réalité est que ces gens crachent sur un Occident incapable (par manque de volonté ou réelle incapacité, c'est un autre débat) de les aider. Énoncer ces réalités n'est pas faire le jeu de la propagande des groupes de l'opposition, c'est penser au êtres humains, hommes, femmes et enfants, qui perdent tout, jusqu'à leur propre vie, dans ce conflit dont l'horreur ne semble pas avoir de fin. Remettre en question sans fin leurs témoignages, c'est par contre faire le jeu du régime, qui voulait que l'on rentre dans cette fausse opposition « Assad contre les djihadistes » depuis le début.
 

Mais non, les bien-pensants préféreraient que l'on n'écrive pas sur ce que nous avons pas constaté de visu. Dans ce cas, pourquoi ne pas parler de la Syrie du tout et attendre que le gagnant nous donne sa version des faits quand tout sera terminé ? Ce serait tellement plus simple pour ceux qui refusent de voir la réelle cruauté et horreur de ces quelques jours à Alep, de ceux qui préfèrent douter un verre de rouge à la main plutôt que de s'intéresser au sort de la population. Dans quelques années, on pourra tranquillement écrire noir sur blanc les faits et chiffres de la guerre en Syrie. On devra répondre de notre aveuglement, de notre inaction, à des générations d'enfants meurtris par cette guerre. Le temps du jugement viendra. 
 

Mais on aura déjà perdu notre humanité.

Florence Massena
Journaliste indépendante basée au Liban
Blog Mediapart